«Confier la santé mentale aux intervenants spécialisés, pas aux policiers»

TORONTO — La mort récente d’une femme de Toronto, tombée de son balcon du 24e étage alors que la police intervenait chez elle, a renouvelé les appels à une refonte des méthodes d’intervention auprès de personnes en crise de santé mentale.

Certains experts suggèrent même de retirer des fonds publics consacrés aux corps policiers pour réaffecter ces sommes aux soins en santé mentale, afin d’éviter les interactions — parfois mortelles — entre policiers armés et citoyens en crise.

La semaine dernière, à Toronto, les proches de Regis Korchinski-Paquet avaient demandé à la police d’emmener la femme de 29 ans dans un hôpital psychiatrique. La police soutient que les agents répondaient à un appel pour une agression, mais la famille a remis en question le rôle des policiers de Toronto dans la mort de la dame. L’Unité des enquêtes spéciales, la «police des polices» en Ontario, mène son enquête.

Au cours de la dernière décennie, un certain nombre de cas très médiatisés ont impliqué la mort de personnes en situation de crise aux mains de la police. À Montréal, l’intervention de policiers auprès de citoyens en crise s’est soldée au cours des récentes années par la mort de Pierre Coriolan et d’Alain Magloire, notamment.

«Il est malheureux que nous soyons arrivés à un point dans notre société où la police est devenue le premier intervenant auprès de personnes qui connaissent une crise de santé mentale, a estimé Akwasi Owusu-Bempah, professeur adjoint de sociologie à l’Université de Toronto à Mississauga. Ce que nous devons faire, c’est retirer de l’argent à la police et le confier aux professionnels de la santé mentale, qui sont mieux outillés pour aider ces gens.»

Le sociologue croit aussi qu’il devrait y avoir un autre numéro que le 9-1-1 à composer pour des personnes en crise, afin que des intervenants en santé mentale, plutôt que des policiers armés, puissent se rendre sur place.

Des centres de crise 24h/24 

La Police de Toronto répond chaque année à environ 30 000 appels liés à la santé mentale, sur près d’un million d’appels, a déclaré la porte-parole Meaghan Gray. Pour un appel sur cinq, des équipes mobiles d’intervention en cas de crise — un policier qualifié et une infirmière en santé mentale — répondent à l’appel. Ces équipes n’interviennent toutefois pas si une arme peut être impliquée.

«Il est cependant important de noter que tous les policiers sont formés pour répondre aux problèmes de santé mentale», a soutenu Mme Gray. Cette formation annuelle comprend des cours sur les techniques de communication et de désescalade, a-t-elle précisé.

Patrick Baillie, psychologue et avocat, travaille depuis 25 ans avec les services de santé de l’Alberta et la police de Calgary; il est habituellement de garde 24 heures sur 24 pour aider les policiers lors d’interventions auprès de personnes en crise. «Nous avons fait des policiers des personnes qui répondent à toutes sortes de difficultés sociales, déplore-t-il. On doit avoir recours au soutien communautaire plutôt qu’à la police. Si vous avez un nombre suffisant d’experts en santé mentale à la disposition de la police, vous pouvez obtenir de meilleurs résultats.»

Camille Quenneville, directrice de la section ontarienne à l’Association canadienne pour la santé mentale, souligne les résultats prometteurs de deux centres de crise dans cette province — à Toronto et à London. Ces centres permettent aux personnes en crise d’éviter les salles d’urgence et fournissent des services spécialisés 24 heures sur 24.

Syrus Marcus Ware, de «Black Lives Matter – Toronto», croit lui aussi que le moment est venu de trouver autre chose que d’appeler la police lorsque quelqu’un est en proie à une crise. Et comme les gens passent actuellement des mois confinés chez eux, les choses risquent d’empirer, estime Mme Quenneville.