COVID-19: les Autochtones, échaudés par le passé, pourraient craindre le vaccin

WINNIPEG — Des leaders autochtones et des professionnels de la santé admettent qu’ils sont confrontés à un défi particulier pendant cette pandémie: persuader les Autochtones de faire confiance à un système de santé qui s’est déjà servi d’eux pour mener, à leur insu, des expériences médicales. 

«Ces communautés ont été victimes d’affaires trompeuses et terribles dans le passé», a déclaré Arlen Dumas, grand chef de l’Assemblée des chefs du Manitoba.

M. Dumas regardait droit vers la caméra de son ordinateur, vendredi dernier, lors de la plus récente mise à jour en ligne de l’équipe de coordination de la réponse à la pandémie au sein des Premières Nations. Il a prévenu les participants que les leaders autochtones ne permettront pas que des expériences horribles du passé se répètent.

Le grand chef Dumas comprend pourquoi il y a tant de méfiance: des membres de sa propre famille se sont inquiétés qu’un vaccin contre la COVID-19 ne soit encore qu’une expérience.

Ce scepticisme est fondé sur des histoires d’horreur, rappelle Ian Mosby, professeur adjoint à l’Université Ryerson de Toronto. Il existe de nombreux exemples, dans l’histoire du Canada, de scientifiques parrainés par le gouvernement fédéral — ou le gouvernement lui-même — qui ont mené des expériences médicales sur des Autochtones, a-t-il souligné.

«Le problème, c’est de combattre ce scepticisme au milieu de l’urgence, au milieu d’une pandémie, et d’essayer de regagner cette confiance», a déclaré M. Mosby. «Ces solutions auraient dû commencer il y a 20, 30, 50 ans.»

Les recherches du professeur Mosby ont révélé notamment une expérience nutritionnelle, gérée par le gouvernement, sur des enfants autochtones délibérément mal nourris, dans les années 1940. Dans un pensionnat fédéral, les rations de lait ont été restreintes pendant deux ans. Dans un autre pensionnat, une farine spéciale, qui était illégale au Canada, a été donnée aux enfants autochtones.

Des enfants autochtones ont également été enrégimentés dans les essais cliniques d’un vaccin contre la tuberculose en Saskatchewan, dans les années 1930. Des recherches ont montré que les soi-disant «hôpitaux indiens», créés pour soigner les Autochtones atteints de tuberculose, étaient aussi le lieu d’expérimentations médicales.

Plus récemment, des poursuites ont été intentées relativement à la stérilisation forcée de femmes autochtones et aux greffes de peau pratiquées sur des Inuits.

Les leçons de la H1N1

Melanie MacKinnon, qui dirige l’équipe d’intervention en cas de pandémie au sein des Premières Nations, a rappelé que les risques de ne pas faire confiance aux consignes de la santé publique peuvent être catastrophiques. «Ce n’est pas un jeu. Nous devons prendre cela au sérieux et nous sommes à un moment très, très critique», déclarait-elle lors de la rencontre virtuelle de la semaine dernière.

Selon le ministère fédéral des Services aux Autochtones, on avait recensé jusqu’à mardi 4069 cas de COVID-19 dans les réserves au Canada, dont 1564 toujours actifs. Au Manitoba, les infections chez les Autochtones vivant dans les réserves et hors réserves ont augmenté ces dernières semaines. Or, les Autochtones connaissent également des complications plus graves, selon les données de l’équipe d’intervention.

Les responsables fédéraux ont déjà indiqué que la distribution d’un premier vaccin pourrait commencer au début de l’année prochaine et que les groupes marginalisés pourraient être parmi les premiers à le recevoir. 

La docteure Marcia Anderson, qui fait aussi partie de l’équipe d’intervention en cas de pandémie, a rappelé à quel point les éclosions de grippe H1N1 en 2009 avaient également eu un impact disproportionné sur les Premières Nations au Canada. La plupart des peuples autochtones ont finalement été ouverts à l’idée de recevoir le vaccin contre la grippe H1N1, a-t-elle ajouté. Il y aura peut-être une acceptation similaire cette fois-ci. 

«Il existe des normes et des protocoles éthiques rigoureux», a souligné la docteure Anderson. «Après tout, les yeux du monde sont rivés sur ce vaccin.»

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