COVID-19: les défenseurs des détenus craignent des «condamnations à mort»

Des militants pour les droits des détenus demandent la libération des délinquants non dangereux et un plan uniforme à l’échelle du pays pour protéger la santé et la sécurité des prisonniers pendant la pandémie de la COVID-19.

«Ces gens sont en contact très étroit, n’ont pas beaucoup de contrôle sur le niveau d’hygiène et aucune possibilité de s’isoler», déplore Amanda Hart-Dowhun, présidente de l’Association de justice pénale de l’Alberta.

Elle note que les prévenus dans les cellules des palais de justice en Alberta n’ont pas facilement accès à l’eau et au savon, et que les fourgons cellulaires ne sont nettoyés que si un occupant a présenté des symptômes de la COVID-19. «Une fois que le virus sera entré dans un établissement, il sera très difficile — voire impossible — de l’empêcher de se propager.»

En Ontario, le gouvernement a confirmé jeudi qu’un détenu et un agent correctionnel au centre de détention de Toronto-Sud étaient atteints de la COVID-19.

Des dizaines d’organismes ont écrit aux autorités provinciales et fédérales pour leur demander de libérer les détenus non violents et les personnes en détention préventive. Ils ont également suggéré d’accorder une libération conditionnelle anticipée à certains détenus, ainsi que la libération de tous les jeunes, les demandeurs d’asile et les immigrants en détention.

L’Alberta permet aux personnes qui purgent une peine intermittente, les fins de semaine, d’observer la directive de confinement en résidence surveillée, a déclaré Mme Hart-Dowhun. L’Ontario, quant à elle, a annoncé ce mois-ci que les détenus qui purgent une telle peine intermittente bénéficieront d’absences temporaires. Les services correctionnels de la province peuvent également délivrer des absences temporaires au-delà du maximum de 72 heures, et une libération anticipée sera accordée à certains détenus en fin de peine.

Des échos «alarmants» au Québec 

Au Québec, la Ligue des droits et libertés demandait la semaine dernière aux autorités provinciales et fédérales de libérer «de toute urgence» les détenus âgés ou malades, ceux qui sont en fin de sentence, les femmes enceintes, les personnes détenues dans les centres d’immigration, les détenus malades, et les personnes en attente de procès pour des délits non violents.

«La seule mesure d’application générale annoncée officiellement a été la suspension des peines intermittentes», soutient Lucie Lemonde, porte-parole de la Ligue. «C’est nettement insuffisant. Les gouvernements doivent s’engager dès maintenant en ce sens.

«Les échos qui nous parviennent de derrière les murs sont alarmants: absence de masques et autres moyens de protection pour le personnel, non distribution de savon au Leclerc, augmentation de la violence à Bordeaux, grève de la faim au Centre de prévention de l’immigration à Laval, double occupation des cellules», soutient Mme Lemonde. «C’est simple: pour éviter une catastrophe, il faut accélérer la libération des prisonniers et des prisonnières!»

Dans une lettre ouverte publiée au début de la semaine, l’Association canadienne du droit pénitentiaire affirmait que les mesures adoptées en Ontario devraient être appliquées partout au Canada. Le premier ministre Justin Trudeau a reconnu mercredi que les détenus couraient un risque plus élevé de contracter et de propager le virus, mais il n’a pas précisé si les fonctionnaires fédéraux avaient discuté d’un plan national avec les provinces.

Des émeutes ?

La sénatrice Kim Pate, qui a déjà dirigé l’Association canadienne des sociétés Elizabeth Fry, croit qu’il est important d’envisager de mettre en oeuvre ces mesures partout au pays afin d’améliorer la sécurité des détenus et de la population en général.

Mme Pate soutient aussi qu’il existe une disposition du Code criminel qui permettrait au cabinet fédéral d’accorder une grâce conditionnelle et une libération immédiate aux détenus qui ne sont pas considérés comme une menace pour la sécurité publique. Les fonctionnaires fédéraux n’ont pas indiqué jusqu’ici si cette mesure était envisagée à Ottawa.

Le ministre fédéral de la Sécurité publique, Bill Blair, a déclaré mercredi dans un communiqué que le Service correctionnel du Canada (SCC) prenait des mesures préventives pour assurer la sécurité du personnel et des détenus, sans donner plus de détails. «Le SCC continue d’examiner les options disponibles en collaboration avec la Commission des libérations conditionnelles du Canada.»

La sénatrice Pate craint que si les conditions ne s’améliorent pas, il pourrait y avoir des émeutes dans les prisons comme en Italie, où au moins six détenus sont morts.

Pamela Palmater, avocate mi’kmaq et présidente de la gouvernance autochtone à l’Université Ryerson, à Toronto, rappelle que l’épidémie de grippe H1N1 en 2009 avait montré que les communautés autochtones souffrent de taux d’infection et de mortalité plus élevés. Et pour aggraver les choses, les Autochtones sont également incarcérés de manière disproportionnée.

Elle rappelle aussi que les populations carcérales autochtones ont des taux plus élevés de maladies auto-immunes comme le VIH/sida et l’hépatite C, ce qui pourrait entraîner de graves complications de santé s’ils contractaient la COVID-19. «Cela met en danger la vie de ces détenus, qui ne sont pas des condamnés à mort.»

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