COVID-19: Les écoles de musique sont perdues dans une cacophonie de directives

MONTRÉAL — Les écoles de musique privées situées en zone rouge ne savent plus sur quel pied danser, alors que trois ministères différents ne cessent d’émettre des directives contradictoires sur leur droit d’ouvrir ou non en zone rouge. Le 8 février, la réouverture des commerces non-essentiels a été autorisée, avec plusieurs exceptions, dont les «activités de loisir et de sport» à l’intérieur, qui étaient alors interdites.

Plusieurs écoles se sont fiées sur la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec (GMMQ) qui, le 10 février dernier, avisait les écoles qu’elles pouvaient ouvrir. Deux semaines plus tard, le 23 février, la Guilde annonçait que: «Suite à la confusion dans le milieu, la Direction générale de la santé publique a tranché en faveur de l’interdiction» et, donc, que les écoles devaient fermer. Puis, ce mercredi 3 mars, elle affirmait que: «Les cours de musique dans une école privée sont interdits à moins d’offrir des formations en musique reconnues par le MEQ (ministère de l’Éducation) (…) Les écoles de musique qui n’offrent pas de formation de musique reconnue par le MEQ pourront néanmoins offrir des cours à domicile aux résidants d’une même adresse, mais uniquement à des fins pédagogiques ou éducatives.»

En entrevue avec La Presse Canadienne, le président de la Guilde, Luc Fortin, a expliqué s’être heurté à la tour de Babel: «Il n’a jamais été dit officiellement que ça fermait ou que ça ouvrait. Dans notre compréhension, il n’y avait rien qui empêchait un local d’école privée de musique d’ouvrir. Des personnes au plus haut niveau de la santé publique, au ministère de la Santé, m’ont dit: oui, votre interprétation est la bonne. Nous avons communiqué cette information (le 10 février) en citant des extraits des décrets.»

Sauf que parallèlement, d’autres écoles s’étaient informées auprès du ministère de la Culture qui, lui, a répondu que seuls les cours privés à domicile, chez l’élève ou chez le professeur étaient permis. «Des gens nous ont demandé pourquoi le ministère de la Culture ne disait pas la même chose. Nous sommes allés aux sources et là, c’est parti, les allers-retours sans fin. Je leur ai dit branchez-vous!», raconte Luc Fortin qui a fini par obtenir la réponse que personne ne souhaitait, soit que les écoles de musique privées en zone rouge ne peuvent pas ouvrir. «Il y a beaucoup de nos membres qui font de l’enseignement, surtout maintenant: c’est une des seules jobs qui reste», laisse-t-il tomber avec dépit. 

Pour couronner le tout, un nouveau courriel de la direction de la santé publique l’informait des nouvelles dispositions, publiées le 3 mars. Luc Fortin dit avoir reçu de multiples courriels de propriétaires d’écoles et d’enseignants furieux, au point où il a baissé les bras: «On a décidé de tout retirer les posts Facebook traitant des écoles privées», a-t-il écrit par voie de courriel.

Coûts et confusion

Olivier Egglefield, propriétaire du Centre musical Haute Gamme, à Varennes, embauche une vingtaine de professeurs. Il évalue entre 2000 $ et 3000 $ le coût de sa réouverture. «Il a fallu faire une foule d’appels, utiliser du personnel en surtemps pour organiser les horaires, l’espace, j’ai fait entrer les femmes de ménage. Là on ouvre et, coup de théâtre le 23, on doit fermer» s’insurge-t-il à l’autre bout du fil. «Qu’est-ce que ça veut dire, « devant la confusion »? Qui peut avoir dit oui à la santé publique le 10 pour finalement dire non le 23?» Avec l’annonce de mercredi, il avoue ne plus savoir où donner de la tête.

«Rouvrir a entraîné des coûts et beaucoup de temps qui n’est pas payé», renchérit Karolane Millette, propriétaire de l’école Porte-Voix à Sorel-Tracy qui emploie une demi-douzaine d’enseignants. «Il a fallu plusieurs jours pour réorganiser les horaires avec le couvre-feu qui complique les choses, puisque normalement, il y a de nombreux cours le soir». Comme toutes les autres, son école avait fermé en mars 2020 pour rouvrir en septembre: «On avait déjà eu des coûts reliés à la désinfection, les plexiglas et d’autres équipements; même en zone rouge on avait le droit de recevoir les élèves un à la fois.» 

La propriétaire de l’école Jocelyne Laberge, à Châteauguay, Brigitte Rivet refuse de fermer de son côté: «Le seul endroit où c’est écrit qu’on est obligés de fermer, c’est sur la page Facebook de la Guilde et ce n’est pas écrit nulle part ailleurs dans les pages officielles du gouvernement», fait-elle valoir. «Le 15 février, j’ai écrit au gouvernement et j’ai reçu comme réponse que les mesures étaient levées concernant les commerces non essentiels et qu’on pouvait rouvrir. Ça m’envoie vers un lien, un site du gouvernement et sur cette page, il n’y a absolument rien qui dit qu’on doit fermer», affirme-t-elle, tout en reconnaissant que la douzaine d’enseignants à son emploi ont de vives craintes d’être mis à l’amende, puisqu’ils ont aussi pris connaissance des informations de Guilde disant que les écoles devaient fermer. «Nous n’avons eu aucune annonce officielle du gouvernement lui-même et nous nous considérons comme un service d’enseignement et non de loisirs.»

La maison des fous

Pire encore, Mme Rivet dit avoir obtenu du gouvernement l’autorisation d’ouvrir bien avant la réouverture des commerces non essentiels: «On a fermé le 17 décembre comme ils demandaient, mais selon un des courriels que j’ai reçus, j’aurais pu ouvrir le 8 janvier. Mais je suis restée fermée parce que je n’étais pas sûre.»

La Presse Canadienne a pris connaissance des courriels auxquels Mme Rivet fait référence. Ils proviennent de Service Québec et sont signés du ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale. Le 9 janvier, celui-ci lui disait qu’elle devait rester fermée. Le 11 janvier, on lui disait que: «Votre entreprise n’est pas visée par les mesures annoncées le 15 décembre (…) ses activités peuvent se poursuivre». Le 20 janvier, nouveau changement: «Les cours en sport ou en loisir offerts dans un local commercial ou une installation doivent être arrêtés jusqu’au 8 février 2021.» Et finalement, le 15 février, on confirmait que la réouverture était possible depuis le 8 février.

Des explications ont été réclamées tant au Ministère de la Culture qu’au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). Le premier a mis cinq jours, après des courriels et des appels répétés de La Presse Canadienne, avant de répondre, par courriel qu’«il ne revient pas au ministère de la Culture et des Communications de prendre de telles décisions», avant de nous renvoyer au ministère de la Santé. Ce dernier, de son côté, a refusé de donner toute autre explication que: «Les cours de musique au domicile sont permis puisqu’ils sont considérés comme des services» par courriel le 26 février. Des demandes répétées d’obtenir des éclaircissements sur les écoles de musique sont demeurées lettre morte.

Or, au moment où le MSSS donnait cette réponse partielle, le site du gouvernement du Québec disait pourtant clairement, toujours en date du 26 février, que «les activités intérieures de sport et de loisir, incluant les cours à domicile (langues, arts, etc.), sont interdites», soit exactement le contraire que ce que le MSSS écrivait dans son courriel, mention qui a d’ailleurs été retirée du site en date du 1er mars, bien qu’il n’y ait eu aucun changement aux décrets.

Loisir ou enseignement?

«C’est là le problème: sommes-nous un loisir ou une activité pédagogique?», demande Olivier Egglefield. «Il y en a qui disent: je ne fermerai pas mon école de musique parce que je fais une activité pédagogique et dans le décret, ça dit que j’ai le droit.» Luc Fortin, de la Guilde, lui donne raison: «Un cours de musique seul à seul, c’est dans un but pédagogique, éducatif, ça va de soi.»

Cependant, ni les décrets ni les directives de la santé publique n’ont tenté de faire cette distinction, la santé publique se contentant de placer les cours de musique dans les «services», qui sont permis à domicile. Pourtant, une simple recherche démontre que la classification des codes SCIAN utilisée par les écoles pour leurs déclarations d’impôt provinciale et fédérale les place dans la section 61, «Services d’enseignement», plus précisément sous le code 61161 et non dans la section 71 et ses sous-sections, qui visent les Arts, les Spectacles et les Loisirs. La CNESST, de son côté, classe les écoles de musique privées dans le secteur d’activité économique «Enseignement et services annexes». 

En d’autres termes, puisque leur classification fiscale et celle sur les normes du travail les placent du côté de l’enseignement, rien ne les empêche théoriquement d’ouvrir puisqu’elles s’inscrivent dans les activités pédagogiques permises par décret et ne font par ailleurs l’objet d’aucune interdiction spécifique dans les décrets gouvernementaux. Plusieurs écoles qui n’ont pas voulu donner d’entrevues à La Presse Canadienne par peur de représailles gouvernementales, demeureront ouvertes après la relâche en se fiant sur cette interprétation.  

Et la santé dans tout ce fouillis? 

Quant à la décision de permettre les cours à domicile ou chez l’enseignant plutôt que dans une école, tous dans le milieu se demandent sur quoi elle repose. «Enseigner chez l’élève? Mes enseignants répondent que ça n’a pas de bon sens, c’est beaucoup plus dangereux», s’exclame Olivier Egglefield. 

La docteure Leighanne Parkes, microbiologiste et spécialiste des maladies infectieuses à l’Hôpital général juif, explique qu’il y a une hiérarchie d’efficacité dans les mesures de prévention et de contrôle des infections: «C’est comme une pyramide inversée. Au bas de la pyramide, il y a l’équipement de protection personnelle, les masques, visières etc. Et au sommet, il y a les éléments d’ingénierie: une ventilation adéquate, l’aménagement de l’espace physique, etc.»

«Une école de musique, dans cette logique, serait le meilleur endroit: si vous avez une bonne ventilation, le risque est minimisé. L’espace permet la distanciation, vous pouvez installer des barrières physiques, porter un masque, etc. Chez l’enseignant, vous pouvez avoir ou ne pas avoir une bonne ventilation, on ne le sait pas. Mais si vous allez de maison en maison, il n’y a aucun incitatif pour une famille d’améliorer la ventilation dans son domicile.»

«En termes de hiérarchie de risque, je dirais que d’avoir des leçons un à un dans une école serait beaucoup mieux que d’aller de maison en maison, où il y a des situations hétérogènes sur les arrangements de vie, l’exposition, la ventilation, etc. Entre les deux, il y a le professeur qui reçoit chez lui avec des conditions variables d’un à l’autre.»

En d’autres termes, aller chez les élèves est la solution moins sécuritaire et de les recevoir au domicile de l’enseignant ne l’est guère plus, mais ce sont les deux solutions que permet le gouvernement. En contrepartie, il interdit la plus sécuritaire des trois, soit l’enseignement à l’école, à moins d’offrir un cours reconnu par le MEQ, mais encore là, cette distinction ne se retrouve nulle part sur les sites gouvernementaux.

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