Dans l’Amérique de Trump, plus rien n’est comme avant

WASHINGTON — Nous ne tenons dorénavant plus pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes:

— Une élection présidentielle aura lieu tous les quatre ans aux États-Unis.

— Les forces armées ne seront pas impliquées dans ces élections.

— Ou dans des manifestations au pays.

— Les médicaments seront approuvés quand la science déterminera qu’ils sont sécuritaires et efficaces, pas parce qu’un politicien veut qu’ils soient approuvés avant le jour du vote.

— Les États-Unis donnent l’exemple au monde lors d’un transfert pacifique du pouvoir.

— Vous recevrez vos chèques, factures, lettres – et bulletins de vote – à temps, dans votre boîte aux lettres.

Dans l’Amérique de Donald Trump, des vérités auparavant tellement évidentes qu’elles n’avaient pas besoin d’être énoncées doivent maintenant l’être.

C’est un pays où même la cruelle réalité de quelque 190 000 morts causées par le coronavirus est contestée par ceux qui prêtent l’oreille aux théories du complot et à la science de mauvaise qualité. Où le bien commun est évincé par des affrontements tribaux entre les masqués et les non-masqués. Et où le président crie à la fraude électorale avant même qu’un seul vote ait été déposé.

Le président Trump s’aventure là où ses prédécesseurs n’ont jamais osé aller, piétinant les traditions, brouillant les lignes – comme on le dit à Washington – disant à voix haute ce qu’on chuchote habituellement. Ses partisans en redemandent. Ses adversaires n’en peuvent plus. Personne ne peut y échapper.

Il croit qu’un vaccin contre la COVID-19 et des traitements pour la maladie le mèneront à la réélection, puis il affirme que de telles choses «s’en viennent». Son désir d’un vaccin avant le 3 novembre est si intense que son entourage répète lui aussi qu’au moins un vaccin pourrait être disponible d’ici la fin octobre, tout en jurant que cela n’a rien à voir avec la politique.

Ressentant clairement la pression Trump, les patrons de neuf grandes firmes pharmaceutiques ont publié cette semaine un «engagement historique» pour répéter ce qu’on tiendrait autrement pour acquis.

Ils promettent ainsi de «continuer à adhérer aux normes scientifiques et éthiques les plus élevées», de continuer à accorder la priorité à la sécurité et au bien-être des récipiendaires du vaccin, et de seulement demander l’autorisation d’un vaccin après la conclusion d’essais cliniques correspondant aux normes fédérales.

En d’autres mots, aucun raccourci ne sera emprunté pour accommoder les politiciens.

Des États-Unis qui se plaisent à se croire un exemple de démocratie ont possiblement perdu ce privilège il y a 20 ans, quand des machines désuètes et un vote présidentiel incroyablement serré en Floride ont accouché d’un affrontement entre MM. Bush et Gore devant la Cour suprême. M. Gore s’est toutefois rapidement désisté quand le tribunal a donné raison (dans la controverse) à M. Bush, et la transition s’est ensuite déroulée harmonieusement.

Les Américains sont aujourd’hui confrontés à une question rarement posée dans leur démocratie – le président acceptera-t-il une défaite serrée, ou même une défaite évidente? M. Trump refuse de se prononcer. «Je dois voir, a-t-il dit. Je ne vais pas simplement dire oui. Je ne vais pas dire non.»

M. Trump dit clairement ce que d’autres tairaient – qu’il s’inquiète que le bond du vote postal attendu en raison de la pandémie ne lui nuise le jour du scrutin. Et ce, au moment où le partisan du président responsable du service postal peine à garantir aux législateurs que les bulletins postaux seront livrés à temps.

À un moment, M. Trump a formulé une demande impossible, que l’issue du vote soit connue le soir du scrutin. Il prédit une fraude de grande ampleur, sans la moindre preuve – «la plus grande catastrophe électorale de l’histoire» – et encourage ses partisans à voter deux fois, ce qui est contraire à la loi, s’ils ne sont pas en mesure de confirmer que leur bulletin postal a été comptabilisé le jour du vote.

Il a même évoqué la possibilité de reporter le vote à plus tard, jusqu’à ce que l’idée soit anéantie par le leader républicain au Sénat, Mitch McConnell, et d’autres républicains qui lui sont habituellement fidèles. Le Congrès aurait dû approuver un changement de date, et le message à M. Trump était clair: aucune chance.

Tout cela mène à une question que ne se posent habituellement jamais les Américains. Les forces armées pourraient-elles intervenir, que ce soit pour appuyer M. Trump ou – comme l’a supposé son rival démocrate Joe Biden – pour l’expulser de la Maison-Blanche s’il a perdu et refuse de s’en aller?

Convoqué par le Congrès à ce sujet, le chef d’état-major, le général Mark Milley, a dit que l’armée ne s’impliquera pas dans le déroulement de l’élection ou dans une querelle subséquente. Le simple fait qu’il ait eu à se prononcer en dit très long.

Ce n’était pas la première fois que le général Milley était appelé à défendre ce qu’il appelle «une armée apolitique si profondément enracinée dans l’esprit même de notre république».

En juin, le général Milley a dénoncé publiquement d’avoir dû marcher derrière M. Trump, en uniforme, pendant que le président traversait la place Lafayette, l’aidant par inadvertance à avoir l’air déterminé au plus fort des manifestations contre la mort de George Floyd.

M. Trump croit qu’il profitera politiquement de la grogne urbaine et de la violence.

«Plus le chaos et l’anarchie et la violence règnent, plus le choix devient clair quant à savoir qui est le meilleur choix pour assurer la sécurité publique, la loi et l’ordre», a dit une conseillère de M. Trump, Kellyanne Conway.

Cette fois-ci, c’est elle qui disait à voix haute, pour le président, ce que d’autres pensent tout bas.

Calvin Woodward, The Associated Press




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