D’autres lauréates du prix Nobel avaient confronté Aung San Suu Kyi en vain

OTTAWA — Aung San Suu Kyi a fait la sourde oreille lorsque trois autres lauréates du prix Nobel de la Paix ont tenté de la convaincre, il y a quatre ans, de se porter à la défense des musulmans persécutés dans son pays, a appris La Presse canadienne.

L’issue de cette rencontre privée, qui s’est tenue dans la ville de New York, en septembre 2013, annonçait déjà le tollé que soulève aujourd’hui la dirigeante birmane en restant de glace devant la crise des Rohingyas.

Parmi les trois lauréates ayant pris part à cette rencontre figure l’Américaine Jody Williams, qui avait travaillé avec le gouvernement canadien pour faire interdire les mines antipersonnelles.

Vendredi, elles ont toutes trois ajouté leur voix à celle de la communauté internationale pour condamner Mme Suu Kyi.

Quelque 270 000 Rohingyas ont récemment trouvé refuge au Bangladesh, disant fuir la violence de l’armée birmane et de certains bouddhistes.

Aung San Suu Kyi, une citoyenne honoraire du Canada, parle plutôt de «désinformation» et soutient que son gouvernement lutte contre une rébellion.

Plusieurs dirigeants mondiaux ont été appelés à dénoncer son silence et l’on réclame même la révocation de son prix Nobel.

La directrice de Nobel Women’s Initiative, Rachel Vincent, a également pris part à la rencontre de 2013 aux côtés des nobélistes Jody Williams, Shirin Ebadi, de l’Iran, et Leymah Gbowee, du Libéria

«Nous étions déçues de sa réaction en coulisses, raconte Mme Vincent. Nous sentions que la bonne chose à faire était d’exprimer nos inquiétudes, en privé d’abord. Mais il est devenu clair qu’il fallait les rendre publiques.»

Vendredi, Mmes Williams, Ebadi et Gbowee, de même que quatre autres femmes nobélisées, ont adressé une lettre à la dirigeante birmane où elles l’accusent d’avoir trahi les valeurs véhiculées par cet honneur.

«Combien de Rohingyas doivent mourir; combien des femmes rohingyas doivent être violées; combien de communautés doivent être rasées avant que vous ne fassiez entendre votre voix pour ceux qui n’ont pas de voix?», ont-elles écrit.

Rachel Vincent rappelle que ces lauréates du prix Nobel s’étaient portées à la défense d’Aung San Suu Kyi lorsque celle-ci était détenue à domicile.

Jody Williams avait même obtenu le feu vert de la junte militaire birmane pour lui rendre visite.

Phil Robertson, de Human Rights Watch (HRW), fait état d’un «coup de poing au ventre pour la communauté internationale qui avait appuyé» Mme Suu Kyi à l’époque.

Au printemps dernier, la politicienne s’était entretenue avec le premier ministre Justin Trudeau à l’occasion d’une visite à Ottawa. Le Cabinet du premier ministre a alors indiqué que M. Trudeau avait soulevé ses inquiétudes quant au traitement de la minorité rohingya — des inquiétudes qu’il a réitérées cette semaine lors du caucus libéral en Colombie-Britannique.

«Le premier ministre Trudeau doit aller plus loin et mettre au clair avec Aung San Suu Kyi que si son gouvernement ne met pas fin aux atrocités, le Canada fera plus que dénoncer les mauvais traitements et doit réévaluer la relation bilatérale du Canada avec le Myanmar», martèle la directrice canadienne de HRW, Farida Deif.