Décret Trump sur l’immigration: le gouvernement Trudeau marche sur des oeufs

OTTAWA – Après un premier tweet remarqué à travers la planète, le gouvernement de Justin Trudeau se montre très prudent face à la décision de Donald Trump d’interdire l’entrée aux États-Unis de ressortissants de sept pays à majorité musulmane.

Le premier ministre s’en était remis à Twitter, samedi, pour annoncer que le Canada est ouvert aux réfugiés, mais sans critiquer directement le président américain.

«À ceux qui fuient la persécution, la terreur et la guerre, sachez que le Canada vous accueillera indépendamment de votre foi. La diversité fait notre force. #BienvenueAuCanada», avait lancé M. Trudeau.

Depuis, le gouvernement libéral à Ottawa s’est surtout employé à éclaircir l’impact du décret sur les citoyens canadiens.

Pour ce qui est de condamner directement le geste du président américain, geste qui motive d’innombrables manifestations à travers les villes et les aéroports des États-Unis, M. Trudeau, ses ministres et députés font preuve de grande prudence.

Le premier intéressé, le premier ministre, a refusé, à sa sortie des Communes, de répondre aux questions des journalistes sur le décret américain. Ses troupes, elles, marchaient sur des oeufs.

Le secrétaire parlementaire de la ministre des Affaires étrangères chargé des affaires consulaires, Omar Alghabra, d’origine syrienne, n’a pas voulu dire ce que l’interdiction du président Trump lui inspirait comme réaction personnelle.

«Je ne la définirais pas comme timide», a dit M. Alghabra à propos de la réaction de son gouvernement, soulignant la façon dont lui et ses collègues parlent «de nos valeurs», ce qui suffirait.

Pourquoi tant de subtilité? «Nous avons une responsabilité, au nom des Canadiens, de travailler de façon constructive avec l’administration américaine», a-t-il répondu.

Même logique chez son collègue secrétaire parlementaire responsable spécifiquement des relations canado-américaines.

«C’est leur choix, comme un peuple. Et nous, nous sommes un voisin très proche. (…) Il y a des enjeux délicats», a justifié Andrew Leslie lors d’une entrevue dans le foyer de la Chambre de communes.

Le ministre de l’Innovation, des Sciences et du Développement économique, Navdeep Bains, a mis des gants blancs avant de finalement admettre que la décision de M. Trump posait un problème moral.

«Quand il s’agit de l’ALÉNA, quand il s’agit de questions qui touchent la communauté des affaires, nous réagirons de manière sophistiquée, réfléchie. Mais nous allons rester fidèles à nos valeurs», a-t-il fini par dire, délaissant son discours sur le commerce pour quelques instants.

«Les gens ne devraient pas être victimes de discrimination selon leur origine, leur religion ou leur foi», a-t-il déclaré, estimant que le Canada doit «prêcher par l’exemple».

Celle qui aura osé aller le plus loin, c’est la ministre du Développement international, Marie-Claude Bibeau. «Il faut travailler de façon positive, constructive à un moment où justement il y a une montée de cette intolérance. On ne veut pas l’alimenter. On veut être positif», a-t-elle répondu aux journalistes qui lui demandaient pourquoi ne pas dénoncer l’intolérance issue de Washington.

Un débat d’urgence mardi

L’opposition néo-démocrate réclame un discours plus critique et plus direct envers M. Trump. Et elle veut que la critique vienne de la bouche du premier ministre lui-même.

Qualifiant le décret du président d’«ignoble» et de «dégoûtant», le député Alexandre Boulerice a interpellé M. Trudeau.

«Ça prend une critique claire pour dire que nous, on se tient debout. On n’accepte pas ce genre de mesures et on les dénonce. M. Trudeau ne serait pas le seul à le faire. M. Hollande l’a fait. Mme Merkel l’a fait. Mme May au Royaume-Uni l’a fait également», a insisté le député Boulerice.

«Sous prétexte de commerce, il ne faudrait pas oublier qui on est», a-t-il prévenu.

Chez les bloquistes, on n’est pas, non plus, satisfait de la réaction de M. Trudeau au décret américain. «Trop tiède», a jugé le chef par intérim du Bloc québécois, Rhéal Fortin.

Les conservateurs n’ont pas voulu critiquer la réaction du gouvernement canadien aux derniers gestes de l’administration américaine.

Les néo-démocrates ont réclamé et obtenu un débat d’urgence aux Communes pour discuter du décret signé en fin de journée vendredi par le président Trump. Ce débat aura lieu mardi, en soirée.

On verra alors si l’opposition réussit à arracher au gouvernement un geste concret ou des paroles directes pour réagir au décret de Donald Trump. À la période des questions de lundi après-midi, la récolte du chef néo-démocrate Thomas Mulcair a été mince.

«J’ai demandé au ministre de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté de considérer les différentes façons dont nous pouvons aider. J’ai bien hâte de discuter avec les tous les députés de la Chambre pour parler de la façon dont nous pouvons justement démontrer à la planète encore une fois qu’être ouvert, généreux et plein de compassion, c’est bon pour nous, pour notre économie et notre sécurité», a répondu M. Trudeau aux questions de M. Mulcair.