Des agriculteurs québécois pensent au sol pour lutter contre le changement climatique

SAINT-OURS, Qc — Sur la ferme familiale Beauchemin, en Montérégie, le problème, auparavant, c’est qu’il y avait parfois trop d’eau. Mais Raphaël Beauchemin raconte qu’au fil des ans, son grand-père, puis son père et ses oncles ont appris à faire face à ces caprices saisonniers.

Maintenant, avec le changement climatique, dit-il, les Fermes J.N. Beauchemin et fils font face à un nouveau défi: de longues périodes de sécheresse en été.

Son père, Ghislain Beauchemin, qui a amené ses enfants dans l’entreprise laitière et céréalière depuis une quinzaine d’années, raconte qu’il y a encore des averses intenses qui apportent parfois 10 centimètres en 24 heures, mais à d’autres moments, le sol peut être desséché pendant deux mois. 

«Il faut recevoir toute cette pluie ou gérer une sécheresse en dedans de deux mois», explique-t-il sur sa ferme de Saint-Ours. Il faut que tu sois adapté pour être capable de recevoir tout ça, pour ne pas que ça fasse des désastres dans chacun des cas — et c’est là qu’on travaille.»

Une prévision des changements climatiques par l’organisme québécois à but non lucratif Ouranos laisse croire que la hausse des températures affectera considérablement la province. L’organisme, qui regroupe des chercheurs gouvernementaux et universitaires, s’attend à ce que les hausses de température dans le sud du Québec soient deux fois plus importantes que la moyenne mondiale. Et les agriculteurs comme les Beauchemin, qui constatent un climat déjà changeant, s’associent à des organismes sans but lucratif et au gouvernement pour trouver des moyens de s’adapter.

Séparé en son centre par le large fleuve Saint-Laurent, le sud du Québec ne semble pas manquer d’eau, du moins sur une carte. Mais les agriculteurs affirment que les périodes de sécheresse et les canicules assèchent de plus en plus le sol et menacent leurs cultures. L’un des principaux outils d’adaptation, explique Ghislain Beauchemin, c’est de travailler à l’amélioration de la qualité des sols. Un sol de bonne qualité draine mieux, par capillarité, mais il retient également l’humidité, ce qui est important lorsque des périodes de sécheresse suivent de fortes pluies.

De nombreux éléments entrent en ligne de compte en matière de qualité du sol, a-t-il dit, y compris l’utilisation de «cultures de couverture» — des plantes qui sont cultivées puis enfouies dans le sol au printemps comme «engrais vert» pour restituer la matière organique au sol.

À la ferme «Au pays des petits fruits» de Mirabel, au nord de Montréal, le copropriétaire Pierre-Yves Éthier constate les effets des changements climatiques depuis une dizaine d’années. «En fait, ce que l’on voit beaucoup, ce sont des températures plus chaudes. Ça, on le sent, et ça amène plus de canicules, ce qui vient affecter les cultures», explique le producteur en entrevue.

M. Éthier cultive surtout des fraises, des framboises et des bleuets – mais aussi des haricots, des concombres, des poivrons et des tomates cerises. Il souligne que la récolte tardive de fraises est la plus affectée par la chaleur. «Dans la fraise d’automne, quand le système racinaire de la fraise dépasse les 30, 32 degrés, ça crée un stress énorme, et puis là, c’est comme si la plante arrête de produire, complètement.»

M. Éthier a repris la ferme de son père en 1991 et il craint qu’avec l’augmentation du nombre de canicules et les extrêmes climatiques, sa production ne «diminue énormément».

Moins de neige aussi 

Des températures plus chaudes ont également entraîné l’arrivée de nouveaux insectes nuisibles, et des températures hivernales moins froides signifient plus de pluie et moins de neige, ce qui met également les cultures en danger.

Autrefois, la neige recouvrait les plants de bleuets et les protégeait du gel. Mais l’hiver dernier, lorsque la neige n’a pas atteint les branches supérieures de ses bleuets, la production de M. Éthier a chuté de façon spectaculaire. Et les problèmes risquent de s’aggraver. 

Sa ferme est une «ferme pilote» avec Agriclimat, un programme créé par le Conseil pour le développement de l’agriculture du Québec, un organisme à but non lucratif qui soutient l’agriculture durable.

Le programme a produit des prévisions climatiques pour la ferme de M. Éthier au cours des 40 prochaines années: elles montrent que les problèmes qu’il constate déjà persisteront vraisemblablement. Mais le programme aide aussi M. Éthier à s’adapter.

Certains changements sont plus faciles: il existe des matériaux qui peuvent recouvrir les plants de fraisiers en hiver, et M. Éthier met maintenant ses plants de framboisiers, qui poussent dans des pots de 10 litres, au congélateur pour l’hiver, où ils sont maintenus à -2 °C.

Le sol, encore

Mais faire face aux défis à long terme en matière d’eau est plus difficile. Comme Ghislain Beauchemin, M. Éthier considère l’amélioration du sol comme une façon de régler le problème. Cela aidera à la rétention d’eau, permettant aux plantes d’avoir un système racinaire qui résiste mieux aux périodes de sécheresse et de chaleur, a-t-il expliqué lui aussi.

L’ajout de matière organique au sol peut également capter le carbone et pourrait réduire la quantité d’engrais chimiques qu’il utilisera à l’avenir, réduisant ainsi les émissions de gaz à effet de serre de sa ferme. Mais c’est un processus à long terme et qui coûte de l’argent – les champs qui sont utilisés pour faire pousser des cultures de couverture ne génèrent pas de produits qu’il peut vendre. «C’est un long processus, mais c’est faisable», dit-il.

Sarah Delisle, coordonnatrice du projet sur les changements climatiques au Conseil pour le développement de l’agriculture du Québec, reconnaît que l’eau est l’un des principaux enjeux d’adaptation aux changements climatiques pour les agriculteurs du sud du Québec.

«On a l’impression qu’on a beaucoup d’eau, mais en réalité, on n’en a pas au bon moment, a-t-elle déclaré dans une entrevue. Au moment où on en a le plus besoin, c’est là où c’est le plus difficile de l’obtenir.»

Jusqu’à présent, son organisme a élaboré des prévisions régionales sur les changements climatiques pour 12 des régions du Québec et s’est associé à 38 fermes pilotes; elle assure que les agriculteurs sont désireux de participer.

À la ferme Beauchemin, un autre projet qui aide les agriculteurs québécois à s’adapter aux changements climatiques entre dans une nouvelle phase ce mois-ci. Agrisolutions climat, un programme conjoint de l’Union des producteurs agricoles et des Producteurs de grains du Québec, en collaboration avec le Conseil pour le développement de l’agriculture du Québec, offrira des évaluations personnalisées pour montrer aux agriculteurs comment ils peuvent s’adapter aux changements et réduire leurs émissions de gaz à effet de serre.

Lors du lancement, Christian Overbeek, président des Producteurs de grains du Québec, a déclaré que l’adaptation aux changements climatiques et la réduction des émissions de GES rendront les fermes québécoises plus productives, contribueront à une planète plus propre et donneront aux consommateurs l’assurance que les agriculteurs partagent leurs préoccupations environnementales.

Les consommateurs plus confiants seront plus enclins à acheter les produits cultivés par ces agriculteurs, a-t-il ajouté. «De cette façon-là, dans cinq ans, dans 10 ans, le contrat social qui est établi entre la production agricole et la société qui consomme ces produits-là aura un meilleur lien de confiance.»

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