Des citoyens réclament une enquête publique sur le meurtre de Sandra Gaudet

MONTRÉAL — La justice échappe-t-elle à la justice?

C’est là le coeur du questionnement soulevé par le meurtre non résolu de la petite Sandra Gaudet, 14 ans, assassinée il y a exactement 30 ans, le 10 mars 1990, à Val-d’Or.

Ce questionnement a été amené mardi à Montréal par des citoyens de l’Abitibi, le criminologue et auteur du livre «L’énigme de Val-d’Or: Meurtriers sur mesure» Jean-Claude Bernheim, le coréalisateur de la télésérie documentaire «Meurtriers sur mesure» Martin Paquette, le maire de Senneterre, Jean-Maurice Matte ainsi que le journaliste à la retraite Claude Poirier, entre autres.

Tous réclament une commission d’enquête publique sur cette affaire qui a mené à la condamnation et à l’emprisonnement de deux innocents, Billy Taillefer et Hugues Duguay, de Senneterre, qui ont croupi 12 ans en prison avant d’être innocentés à la suite de multiples procédures judiciaires qui les ont menés jusqu’en Cour suprême.

«Nous croyons fermement qu’une commission d’enquête publique est impérieusement nécessaire pour faire la lumière sur ce qui s’est passé depuis le meurtre de la jeune Sandra Gaudet», a déclaré la porte-parole du groupe de citoyens en question, Vicky Gagné, en conférence de presse. «Nous croyons que tout ce qui entoure ce processus judiciaire a été et est encore aujourd’hui incompatible avec les principes de justice qui devraient gouverner notre société.»

Graves irrégularités

L’enquête policière et le procès qui ont mené à la condamnation des deux hommes sont entachés d’une foule d’irrégularités présumément commises par les policiers de Val-d’Or et de la Sûreté du Québec affectés au dossier, par le procureur de la Couronne qui a volontairement omis de présenter des éléments de preuve qui auraient permis d’établir une défense et le juge au dossier. Il a également été établi qu’au moins un témoin expert a rendu un faux témoignage au procès des deux hommes et que les policiers avaient obtenu des aveux des deux suspects à la suite de pressions indues lors de leurs interrogatoires.

«Ce type de citoyens, qui sont les innocents qui ont été broyés par le système de justice n’ont aucun droit. Et ce qu’on peut constater c’est que les autorités politiques privilégient les droits des personnes qui représentent un intérêt politique et non pas les personnes dont les droits ont été violés», s’est insurgé Jean-Claude Bernheim.

«Il y a un black-out sur cette affaire par les autorités politiques.»

Omerta: «Il faut crever l’abcès»

L’affaire a été reprise et analysée en à la fin des années 1990 par le juge Lawrence Poitras lors de la commission d’enquête qu’il présidait sur la Sûreté du Québec et celui-ci avait cru nécessaire de préparer un rapport séparé sur ce dossier et d’en faire part au ministre de la Sécurité publique de l’époque, Serge Ménard, mais étonnamment ce rapport avait d’abord été soumis pour étude à Me John Tymchyk, soit le même procureur de Val-d’Or qui avait mené la cause contre les deux suspects.

Jean-Claude Bernheim n’a pas mâché ses mots à l’endroit de tout l’appareil politique et judiciaire: «Il y a déjà plus de 20 ans qu’un juge, qui a eu l’occasion de scruter cette affaire de manière minutieuse, en est venu à la conclusion de l’importance d’une enquête publique.»

«Tous les partis politiques quels qu’ils soient s’entendent pour maintenir l’omerta sur le fonctionnement du système de justice», a dénoncé M. Bernheim.

«Le judiciaire se tait parce qu’il est mis en cause et tout le système se protège (…) Il faut, à un moment donné, crever l’abcès», a-t-il laissé tomber.

Le maire Matte abondait dans le même sens: «Il faut que la lumière soit faite», a-t-il renchéri, précisant qu’il a pris la décision délicate de s’impliquer malgré son rôle d’élu «parce que moi aussi je suis indigné, parce que je pense que Billy (Taillefer) et Hugues (Duguay), eux, à 23, 25 ans, rêvaient d’une vie normale: avoir une bonne job, s’acheter une maison, avoir une blonde, se marier, avoir des enfants. Ce sont des choses qui leur ont été volées.»

Appel à Pierre Karl Péladeau

Billy Taillefer et Hugues Duguay poursuivent le Procureur général du Québec, la Ville de Val-d’Or et la Sûreté du Québec pour 40 millions $ en dommages, le gouvernement ayant toujours refusé de reconnaître l’erreur, de compenser les deux innocents et de leur présenter des excuses. La cause civile doit être entendue à compter du 14 septembre prochain.

Vicky Gagné a profité de l’occasion pour déplorer que la télésérie documentaire qui décortique l’enquête et le procès ait été diffusée seulement sur la chaîne Illico, indisponible dans plusieurs municipalités d’Abitibi-Témiscamingue en raison de l’absence de Vidéotron dans ce secteur et a lancé cet appel au grand patron de Québecor pour une diffusion à TVA: «M. (Pierre Karl) Péladeau, est-ce que c’est possible que toute la population québécoise — et surtout celle de l’Abitibi-Témiscamingue — soit enfin informée de ce drame, soit en ayant la possibilité de visionner à grande échelle ce documentaire, «Meurtriers sur mesure»? Ce serait d’une aide immense pour la famille de la petite Gaudet, mais aussi pour les deux familles Taillefer-Duguay. Ce serait un beau geste humain que de faire passer l’humain avant tout le système qui est derrière tout ça.»

Le groupe de citoyens de Val-d’Or et Senneterre organise par ailleurs une marche en appui à leur demande le samedi 14 mars prochain.

Une saga judiciaire de 30 ans toujours en cours

Sandra Gaudet avait quitté le domicile de son petit ami à pied vers minuit, le 9 mars 1990, pour rentrer à la maison. Sa mère avait signalé sa disparition dans les heures suivantes. Son corps avait été retrouvé à moitié enseveli sous la neige le 12 mars en bordure du chemin de la Baie-Carrière à Val-d’Or. L’adolescente avait été agressée sexuellement et étranglée.

Hugues Duguay et Billy Taillefer, arrêtés plus d’un mois plus tard, avaient été trouvés coupables du meurtre prémédité de Sandra Gaudet en février 1991. En 1995, la Cour d’appel avait rejeté la demande d’appel de Taillefer, mais ordonné un nouveau procès pour Duguay, qui allait finalement plaider coupable à une accusation réduite d’homicide involontaire.

En 1998, après une demande de la famille Taillefer de tenir une commission d’enquête sur la fabrication de preuves par les policiers, la ministre de la Justice, Linda Goupil, avait permis aux deux condamnés de faire appel à nouveau. La Cour d’appel avait rejeté l’appel en 2001, mais l’affaire avait été portée en Cour suprême.

En 2003, le plus haut tribunal avait ordonné un arrêt des procédures et la mise en liberté de Hugues Duguay et ordonné un nouveau procès pour Billy Taillefer. En 2006, la Cour d’appel refusait d’admettre les aveux de Billy Taillefer en preuve et le libérait, la Couronne n’ayant aucune autre preuve à présenter.

Billy Taillefer et Hugues Duguay poursuivent en dommages et intérêts la Ville de Val-d’Or et le procureur général pour 25 M$ et 15 M$, respectivement. La cause devrait être entendue au printemps 2020.