Des classes en ligne perturbées par des propos racistes, sexistes et même de la porno

MONTRÉAL — «Zoom» est bien utile pendant la pandémie et permet à beaucoup d’étudiants québécois de poursuivre leurs cours en ligne. Mais des personnes mal intentionnées perturbent ces cours à coups de commentaires racistes ou sexistes, et même d’images pornographiques, ce qui trouble les étudiants comme les enseignants, qui ne veulent pas d’intimidation dans leurs classes.

Une professeure d’un cégep de Montréal donnait son premier cours en ligne cette semaine.

Soudainement, quelqu’un a projeté des images pornographiques à l’écran.

En toute vitesse, elle a mis fin à la classe et renvoyé une invitation à ses étudiants. Elle a rapidement réalisé que la «salle de classe virtuelle» se remplissait de gens qu’elle ne connaissait pas. Elle n’arrivait pas à les expulser assez rapidement. De la pornographie a été projetée à nouveau et on lui a crié des propos sexistes.

«Elle a trouvé ça très difficile», a raconté en entrevue Émilie Richer, la présidente du syndicat des enseignants du cégep Dawson, à qui des cas de cours perturbés ont été rapportés. La direction prend ça très au sérieux, a-t-elle ajouté, précisant que des directives ont été rapidement envoyées aux professeurs pour protéger leurs classes.

Deux enseignantes d’un autre cégep montréalais se sont fait crier des insultes misogynes en pleine classe: «salope, conasse», ont-elles été obligées d’encaisser devant leurs étudiants.

«C’était très déstabilisant», a rapporté l’une d’elle qui a dit avoir eu les mains qui en tremblaient à la fin de la séance en ligne. «Je me sentais mal à l’intérieur».

Un professeur d’un collège de la métropole était en train d’enseigner en ligne cette semaine lorsqu’un message haineux contre une minorité visible est apparu dans la boîte de conversation qui apparaît à l’écran.

Tous les étudiants ont pu voir ce message raciste, évidemment écrit sous un pseudonyme.

Pas moyen pour ces professeurs de savoir qui sont les responsables, ni même s’il s’agit de l’un de leurs étudiants: l’invitation au cours en ligne est envoyée par courriel à tous ceux qui sont inscrits à ce cours, qui peuvent ensuite la refiler à d’autres.

Un cégep a tenté d’identifier l’un de ces intrus avec son adresse IP, mais celle-ci rebondissait d’un serveur étranger à un autre.

Plusieurs enseignants ont ainsi accepté de se confier à La Presse canadienne, mais sous le couvert de l’anonymat car ils craignent de devenir une cible pour les étudiants ou encore de leur causer des inquiétudes.

La technologie

Zoom est une application de visioconférence — parmi d’autres — qui permet à de nombreuses personnes d’être en conférence virtuelle. Depuis le début de la pandémie de la COVID-19 qui a fait fermer les écoles au Québec, elle est très prisée par les établissements d’enseignement qui s’en servent pour poursuivre leurs classes en ligne. Elle permet à tous d’intervenir oralement, et aussi d’entamer des discussions dans une boîte de conversation visible sur l’écran.

Mais les cours en ligne à peine commencés — depuis lundi dans certains cégeps et un peu avant dans des universités québécoises — des personnes malveillantes y ont sévi. 

Le phénomène n’est pas généralisé, mais il inquiète quand il se produit.

Les étudiants peuvent se brancher au cours avec le nom qu’ils choisissent — l’un d’entre eux a opté pour le peu subtil «COVID-19». Cela complique la vie aux enseignants qui ne peuvent les identifier.

Si certains propos entendus ont fait sourire — «maman, pas maintenant, j’écoute un cours!» — ce n’était pas le cas de tous.

Un professeur au collégial a rapporté qu’une personne non identifiée a lancé des propos sexistes et racistes. Depuis, il n’ose plus enseigner en direct afin de ne pas exposer ses étudiants à un environnement toxique et enregistre plutôt ses cours à l’avance.

Dans le cours en ligne de cette autre professeure d’un cégep de Montréal, un intrus s’est branché et s’est mis à crier des insultes d’un ton très agressif. Elle a coupé son micro et il a quitté le cours mais «ça a beaucoup perturbé la rencontre avec les étudiants».

«Cela les a stressés, et moi, ça m’a enlevé le goût d’utiliser la plateforme», a confié cette enseignante qui dit s’inquiéter pour ses étudiants.

«C’est très facile pour les étudiants de bloquer leur image, de s’identifier comme une autre personne et de faire des commentaires inappropriés ou inflammatoires. Cela me préoccupe énormément, mais en même temps, nous sommes coincés dans le temps», a déclaré cet autre professeur de l’Université Concordia.

Tout cela rend les enseignants nerveux: ils se demandent comment protéger leurs élèves de l’intimidation.

Les directions d’école se cassent la tête pour trouver des solutions pour le bien de tous, rapportent les professeurs.

Il a été suggéré aux enseignants de prendre les présences et d’associer les noms aux pseudonymes, sauf que pour un cours de 150 étudiants, cette étape est fort longue. Et puis, un étudiant peut changer de pseudonyme pendant le cours. Et si mettre les micros des étudiants sur «muet» a aussi été suggéré, ils sont capables de les réactiver. Un cégep a toutefois réussi à désactiver la fonction «boîte de conversation» pour éviter des dérapages.

Mais tous les professeurs ne maîtrisent pas avec la même aisance cette plateforme technologique — et les solutions pour empêcher le harcèlement. Et puis, de devoir «jouer à la police» et surveiller sans relâche ce qui se passe à l’écran ajoute à leur stress.

Tout s’est déployé tellement vite, a commenté en entrevue vendredi Yves de Repentigny, le représentant syndical de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ), affiliée à la CSN, qui représente les professeurs de 45 établissements du réseau collégial.

«On n’a pas eu le temps d’expérimenter avec le système. Toutes sortes de tuiles arrivent et on les apprend en direct.»

Il souligne que beaucoup d’enseignants étaient déjà anxieux à l’idée de devoir offrir leurs cours à l’aide d’une plateforme informatique que plusieurs ne connaissaient pas il y a deux semaines. D’avoir à composer en plus avec ces personnes mal intentionnées ajoute au stress.

«On s’inquiète pour leur santé», a-t-il dit, rappelant toutes les difficultés qu’ils vivent déjà pendant la crise sanitaire, dont enseigner en ligne alors que beaucoup travaillent de la maison à temps plein avec de jeunes enfants, puisque les garderies sont fermées.

Cette situation s’est produite à bien des endroits dans le monde, et pas uniquement lors de cours en ligne. Le FBI a d’ailleurs mis en garde jeudi les utilisateurs de Zoom contre la menace d’infiltration dans le système de visioconférence.