Des groupes estiment que Higgs met en péril le contrat social au Nouveau-Brunswick

FREDERICTON — Le débat linguistique a été ravivé récemment dans la seule province officiellement bilingue du Canada, alors que le gouvernement du Nouveau-Brunswick cherche à réformer le programme d’immersion en français dans les écoles.

Le premier ministre Blaine Higgs juge que ce programme a échoué. Mais ses détracteurs, notamment les organisations acadiennes francophones de la province, estiment que le gouvernement conservateur menace l’harmonie sociale entre les deux communautés linguistiques.

Lors d’une récente conférence de presse, M. Higgs a déclaré qu’au cours des 50 dernières années, 72 % des étudiants anglophones n’avaient pas réussi à devenir bilingues à la fin de leurs études. 

Un examen de la Loi sur les langues officielles, en 2021, a montré que plus de 60 % des élèves du secteur scolaire anglophone n’étaient pas inscrits au programme d’immersion, ce qui rendait leurs compétences en français «extrêmement» faibles.

M. Higgs veut donc que le programme soit remplacé, dès l’automne prochain – mais il n’a pas précisé par quoi. 

Démission de Cardy

La décision du gouvernement a conduit à la démission fracassante du ministre de l’Éducation et du Développement de la petite enfance, Dominic Cardy, le mois dernier. Il a alors accusé M. Higgs de ne pas tenir compte des données qui démontraient que l’immersion française fonctionnait au Nouveau-Brunswick. 

Dans sa lettre de démission, il dénonçait le comportement du premier ministre lors d’une récente réunion: «vous avez refusé de lire les preuves que vous aviez spécifiquement demandées, préférant crier ‘Data my ass’ à un haut fonctionnaire parce que vous n’aimiez pas ce que les données vous montraient». 

Dans une récente entrevue, M. Cardy, qui a aussitôt été expulsé du caucus progressiste-conservateur, a déclaré que l’immersion française ne devrait pas être abandonnée, malgré quelques problèmes. L’ex-ministre reconnaît que le programme est principalement accessible aux enfants privilégiés issus de milieux aisés qui vivent dans les grandes villes. Sans compter la pénurie d’enseignants qualifiés, a-t-il dit.

«Il y a eu de plus en plus de cas où l’immersion française, qui est censée, comme son nom l’indique, immerger complètement un enfant en français, ne sort même pas de la partie peu profonde de la piscine, a déclaré M. Cardy. Parce que dans bien des cas, les enseignants n’ont pas une capacité en français suffisante pour diriger une classe en français et s’assurer que les élèves parlent en français tout le temps – ce qui fait partie de l’immersion.»

M. Cardy estime que le premier ministre «comprend très peu le fonctionnement du système»: il faisait constamment pression «pour des délais politiques qui n’avaient rien à voir avec les besoins éducatifs des élèves ou la capacité du système éducatif à adopter de grands changements».

Les Acadiens furieux

Alexandre Cédric Doucet, président de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB), a qualifié le programme d’immersion française de réussite canadienne. «Malheureusement, notre gouvernement veut le réduire, a-t-il déclaré dans une récente entrevue. Je pense qu’une attaque contre le programme d’immersion française est une attaque contre les langues officielles.»

La SANB a envoyé à M. Higgs, le 25 octobre, une lettre conjointe, avec l’organisme «Canadian Parents for French New Brunswick», dans laquelle ils déclaraient que la «volonté unilatérale» du premier ministre d’abolir l’immersion française dans la province d’ici 2023 entraînera une érosion du bilinguisme individuel.

Les deux organismes écrivaient que l’harmonie sociale au Nouveau-Brunswick repose sur deux contrats sociaux complémentaires, mais distincts: la loi provinciale sur les langues officielles et l’accès à l’immersion française au sein de la communauté anglophone. Or, ces deux socles seraient mis en péril par les projets du premier ministre Higgs, soutenait-on.

Un «réformateur» controversé

L’Institut de recherche en langues secondes du Canada, à l’Université du Nouveau-Brunswick, a également écrit au premier ministre au sujet de ses projets de réforme de l’immersion française. L’institut s’est dit «profondément troublé» par l’intention du gouvernement Higgs d’introduire un nouveau programme de français dès l’année prochaine.

Les préoccupations de l’Institut portent non seulement sur le calendrier très serré, qui rendrait pratiquement impossible le développement de tout programme de qualité, mais aussi sur l’élimination potentielle de l’immersion en français. L’Institut demandait si le nouveau programme réussirait à répondre aux besoins d’un large éventail d’étudiants, ajoutant que l’élaboration d’un nouveau programme scolaire constitue une «tâche colossale».

Mardi, une vingtaine de groupes francophones de la province ont demandé à Kris Austin de démissionner d’un comité législatif qui examine justement la Loi sur les langues officielles.

M. Austin, ancien chef de la défunte Alliance des gens du Nouveau-Brunswick, a un jour proposé de fusionner le système de santé francophone avec l’anglophone, et d’abolir le Commissariat aux langues officielles du Nouveau-Brunswick, dénonce M. Doucet, de la SANB. 

C’est M. Higgs qui l’a nommé au sein de ce comité.

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