Quoi faire de tous ces plexiglas ?

Ce sont des milliers de tonnes de matière plastique qui seront rejetées directement dans l’environnement le jour où ces panneaux ne seront plus requis si des solutions ne sont pas trouvées à court terme.

MONTRÉAL — Il a beau être transparent, personne, même ceux qui en fabriquent, n’a jamais vu autant de plexiglas de sa vie puisqu’il est impossible de faire une course sans qu’il ne s’interpose dans la transaction.

Fabriqués et installés dans l’urgence partout où des gens doivent se côtoyer — commerces, usines, écoles, points de service institutionnels, studios, plateaux de tournage, etc. —, les panneaux de polyméthyl métacrylate ou polyméthacrylate de méthyle (PMMA, mieux connu sous le nom commercial de plexiglas) sont devenus omniprésents au point où on ne les remarque même plus en faisant notre épicerie.

Ce sont donc littéralement des milliers de tonnes de matière plastique qui seront rejetées directement dans l’environnement le jour où ces panneaux ne seront plus requis si des solutions ne sont pas trouvées à court terme, car le ministère de l’Environnement, jusqu’ici, n’a rien prévu pour la suite.

« Le plexiglas n’est ni un emballage, un contenant, un journal ou un imprimé donc il ne va pas au bac de récupération. Il n’y a pas de débouchés pour le plexiglas par traitement mécanique ni au Québec ni au Canada », explique Brigitte Geoffroy, de Recyc-Québec. Au ministère de l’Environnement, on n’a guère plus de réponses : « Les écrans protecteurs sont faits de deux polymères qui comprennent plusieurs résines aux propriétés différentes, parfois difficiles à identifier ou à séparer, donc difficiles à recycler, a pour sa part répondu le bureau du ministère de l’Environnement. Les produits qui pourraient éventuellement être démantelés […] devront être gérés de la même manière que tous les autres résidus de construction, rénovation et démolition. » Or, ces résidus sont massivement enfouis.

Entreposer et réfléchir au plus vite

Maurice Cloutier, expert en recyclage des bâtiments à l’École de design de l’UQAM, estime qu’il est pressant d’amorcer une réflexion : « Avant qu’il ne soit trop tard et que ça s’en aille tout à l’enfouissement, peut-on simplement suggérer qu’il y ait du monde qui se pose la question : dans six mois, un an, qu’est-ce qu’on fera avant que tout ça s’en aille à l’enfouissement par paresse, par oubli, par négligence ou par facilité ? »

« Je ne peux pas croire qu’on n’y ait pas pensé avant », soupire de son côté Louise Hénault-Ethier, chef des projets scientifiques à la Fondation David Suzuki. « Le problème va être très massif à long terme. À ce stade-ci, si Recyc-Québec est au courant qu’il n’y a pas de facilités structurelles de récupération, de recyclage ou de valorisation énergétique, il faudrait que des lignes directrices soient envoyées pour nous dire quelle est la solution qui, sans être optimale, aurait le moins d’impact. »

Pour Maurice Cloutier, il y a à tout le moins une solution temporaire à envisager : « L’entreposage. Si je n’ai pas la solution maintenant, j’ai deux choix : j’envoie à l’enfouissement, ou l’autre, j’entrepose, et là, je commence à réfléchir en même temps. On a le temps de réfléchir », fait-il valoir, tout en rappelant que « des entrepôts vides, il y en a tout le long des autoroutes ».

L’option des écocentres peut aussi être envisagée, note Louise Hénault-Ethier : « Va-t-on demander aux écocentres de faire des banques de plexiglas à être réutilisé au besoin ? C’est sûr que l’entreposage coûte des sous aux contribuables, mais un centre d’enfouissement aussi et là, on arrive avec des sites d’enfouissement qui sont à pleine capacité […] Si le gouvernement a aidé financièrement les entreprises à s’équiper de plexiglas, il devrait à tout le moins fournir une réflexion critique et prendre une position le plus rapidement possible et déployer une stratégie de communication, sinon les gens vont commencer à mettre ça dans leur bac de recyclage. Ça va engorger le système de récupération de façon assez spectaculaire. »

Réutilisation

L’une des premières choses à laquelle on pense, avec ces plastiques difficiles à recycler, est de les réutiliser et les idées ne manquent pas. « Les pièces de plus grandes dimensions pourraient être utilisées pour d’autres fins, par exemple pour fabriquer des mini serres », avance le ministère de l’Environnement dans son courriel à La Presse canadienne.

Louise Hénaut-Éthier, pour sa part, ne se ferait pas prier : « S’il y avait du plexiglas seconde main disponible dans un centre de ressources, j’irais en acheter parce que j’en ai toujours besoin pour différents projets et chaque fois que je vais en acheter, ça coûte trop cher. C’est très cher ce matériel-là. Je ne peux pas croire que, pour un matériau de si grande valeur, on n’ait pas, non seulement de solution de recyclage, mais aussi de réutilisation ».

« Tout le monde a besoin de plexiglas à un moment ou un autre pour boucher une fenêtre quand on installe un climatiseur, pour construire une serre pour des semis, pour un million de choses qui se font avec du plexiglas », ajoute-t-elle.

Maurcie Cloutier note toutefois un obstacle : « Ce sont des surfaces qui se rayent tellement facilement. Tu perds alors l’effet de transparence parfaite. Une fois rayée, ce n’est plus une belle vitre, ce n’est plus une belle protection avec le temps. » Il est d’accord cependant sur les possibilités de réutilisation, notamment pour l’affichage et l’étalage, ne serait-ce que pour des petits items promotionnels ou des présentoirs.

L’autre difficulté — et le problème est complexe — sera d’aller le chercher, reconnaît le ministère de l’Environnement : « On peut convenir que la très grande majorité du gisement proviendra du secteur commercial (épiceries, boutiques, restaurants, cafés). En l’occurrence, le grand défi du plexiglas sera d’abord au niveau de sa récupération. » On aurait pu ajouter aussi le milieu institutionnel et celui de l’industrie manufacturière, qui en ont installé des masses.

Le recyclage, une occasion d’affaires

Personne ne recycle le plexiglas au Québec ou au Canada, mais ce n’est pas impossible pour autant, bien au contraire explique Denis Rodrigue, professeur en génie chimique et spécialiste du recyclage à l’Université Laval. « C’est surtout un problème de perception parce qu’en réalité, le plexiglas est recyclable de deux façons : de façon mécanique, on le refond et on refait des pièces avec. Et l’autre possibilité, c’est le recyclage chimique : on défait les molécules, on dépolymérise et on retourne avec les monomères de base pour être capables de fabriquer autre chose. Donc on refait le procédé inverse pour retrouver les produits chimiques qui ont été utilisés pour fabriquer le plexiglas de base. »

Il note que quelques recycleurs, tant mécaniques que chimiques, ont fait leur apparition en Europe et aux États-Unis. Selon lui, il s’agit d’abord et avant tout d’une question d’argent. « Ça revient toujours à un problème économique à la fin […] Il s’agit tout simplement de mettre les moyens économiques, maintenant, et il faut qu’il y ait une pression externe pour qu’on aille dans cette direction-là. »

Lui aussi note qu’il y aura « un problème de récupérer le matériel », mais il n’hésite pas un instant lorsqu’on lui demande s’il y a là une occasion pour les gens d’affaires d’ici : « Définitivement ! »

Le brûler ?

Du côté du ministère de l’Environnement, on note que « la valorisation énergétique du plexiglas [c’est-à-dire le brûler] pourrait représenter une autre avenue », bien que la loi place cette option « parmi les dernières solutions dans l’ordre de priorités de la gestion des matières résiduelles ».

Étonnamment, la combustion du plexiglas n’émet que de la vapeur d’eau et du dioxyde de carbone (CO2) et ne dégage aucune substance toxique. La valorisation énergétique de matériaux est habituellement utilisée pour produire de la chaleur ou de l’électricité, mais encore là, le Québec ne dispose pas des infrastructures requises.

La carotte et le bâton

Il serait aussi possible, selon les intervenants interrogés, d’offrir des incitatifs fiscaux à tous ceux qui en ont installé pour qu’ils les entreposent sur place une fois la pandémie terminée, à la fois à titre préventif en cas de pandémie à venir et comme aide-mémoire qu’une autre pandémie est toujours possible : « On sait d’un point de vue scientifique et épidémiologique qu’il va y en avoir d’autres épidémies », rappelle Louise Hénault-Ethier.

Sans incitatif, Maurice Cloutier doute cependant que les entreprises veuillent assumer le coût d’entreposage : « Les grandes entreprises ont toutes de beaux discours et de beaux services de développement durable, mais elles frappent toujours le mur de la finance. L’entreposage, c’est une dépense. Mais parfois, socialement, la dépense peut valoir la peine versus l’enfouissement. »

L’idée d’une écotaxe, qui place la responsabilité de la récupération entre les mains des producteurs n’est pas écartée à plus long terme, souligne-t-on au ministère, mais comme le fait remarquer Louise Hénault-Ethier, il est trop tard pour l’appliquer aux milliers de tonnes de panneaux déjà installés : « Comme cela n’a pas été appliqué lors de l’achat, que les gens n’ont pas payé l’écotaxe de 5 dollars comme pour valoriser ton pneu par exemple, ça ne pourra pas être appliqué rétroactivement ».

Le ministre de l’Environnement, Benoît Charrette, n’a pas voulu accorder d’entrevue dans le cadre de ce reportage.

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Je ne sais pas si les artistes peintres ne pourraient pas les utiliser somme tableaux pour certaines toiles qui pourraient utiliser un rétro-éclairage , sans doute que certains théâtres pourraient s’en servir dans leurs décors aussi

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