Des musiciens québécois portent leurs espoirs au projet de loi C-11

MONTRÉAL — Des musiciens québécois portent leurs espoirs au projet de loi C-11 afin que les francophones écoutent plus la musique d’ici dans les services de musique en continu.

Environ 30 % des albums en format physique vendus au Québec en 2022 ont été enregistrés par des artistes québécois, selon l’Institut de la statistique du Québec. Toutefois, sur des services de musique en ligne, comme Spotify, YouTube ou Google Play Music, la proportion d’écoutes associée à des interprètes québécois chute à environ 8 %.

De telles données inquiètent David Bussières, un musicien qui siège au conseil d’administration de l’Union des artistes.

Beaucoup d’auditeurs écoutent des chansons qui leur sont recommandées par des algorithmes. Toutefois, ceux-ci s’adressent au plus large public globalement et tendent à recommander des artistes chantant en anglais, déplore M. Bussières.

L’identité culturelle du Québec sera affaiblie si les Québécois ignorent plus les musiciens d’ici que par le passé, ajoute-t-il.

«Résultat: le public québécois n’est pas assez exposé à sa musique. Comme il n’est pas suffisamment exposé, il ne la connaît pas assez bien», souligne M. Bussières, l’un de deux membres du duo Alfa Rococo.

Le projet de loi C-11, actuellement examiné par le Sénat, contribuerait à renforcer la visibilité des musiciens francophones en obligeant les services de musique en ligne de promouvoir les artistes locaux, dit-il.

Si elle est adoptée, la loi obligerait les services de musique en ligne étrangers à «refléter et appuyer la dualité linguistique canadienne en faisant une place importante à la création, à la production et à la radiodiffusion d’émissions de langue originale française, y compris celles provenant des minorités francophones».

Les artistes obtiennent de faibles redevances chaque fois qu’une de leurs chansons est jouée sur un service de musique en ligne. Par exemple, une chanson jouée un million de fois sur Spotify procurera un revenu de 5000 $ à l’artiste, mentionne M. Bussières. Toutefois, les musiciens se servent des services de musique en ligne pour se constituer un auditoire qui iront voir leurs concerts, ce qui peut les aider à être engagés dans de grands festivals.

Mais s’ils ne peuvent pas établir un auditoire, les musiciens de la relève éprouveront de la difficulté à vivre de leur art, affirme M. Bussières.

«Éventuellement, cela diminuera l’impact que la musique d’ici aura sur le public. Notre identité culturelle sera affaiblie.»

En novembre, l’Institut de la statistique du Québec signalait que seulement quatre artistes québécois figuraient parmi les 50interprètes les plus écoutés sur les services d’écoute de musique en continu, au Québec, du 15 octobre 2021 au 13 octobre 2022. Les Cowboys fringants sont les plus populaires à la 16e place, devant Charlotte Cardin (17e) — dont plusieurs chansons sont en anglais —, Enima (19e) et FouKi (39e).

Ève Paré, la directrice générale de l’ADISQ, croit que les Québécois souhaitent écouter de la musique produite par des musiciens d’ici, mais il leur est plus difficile d’en trouver. Les magasins de disque faisaient autrefois entendre beaucoup de chansons québécoises, se souvient-elle.

Lorsque les disques compacts dominaient, les artistes québécois comptaient pour environ la moitié des ventes, soutient Mme Paré.

Les auditeurs ne peuvent pas chercher ce qu’ils ne connaissent pas encore. Ils se fient à des algorithmes et des listes de chansons préétablies. Les services de musique en ligne n’accordent pas une préséance aux artistes québécois, déplore Mme Paré.

La directrice générale de l’ADISQ appuie le projet de loi C-11. Elle avance que la musique joue un rôle important dans la culture québécoise.

«C’est un lien social. Nous avons tous des souvenirs associés à certaines chansons. Je pense aux chansons de mon adolescence, par exemple. Les gens de ma génération partagent une des souvenirs associés aux mêmes chansons. Cela fait partie d’un héritage collectif.»

Toutefois, des opposants au projet de loi affirment qu’il n’aidera pas nécessairement les artistes québécois.

En septembre, Nathan Wisziak, chef des partenariats labels et artistes de Spotify, avait déclaré devant un comité sénatorial que son service de musique en ligne permettait aux auditeurs de découvrir des artistes qu’ils n’auraient jamais entendus à la radio.

«Sept des dix premiers artistes franco-canadiens diffusés en continu sont des rappeurs indépendants et seulement deux d’entre eux figurent actuellement dans les palmarès des radios francophones canadiennes», avait-il souligné.

M. Wisziak souhaite des règles qui «devraient assurer au consommateur canadien des options et la conservation de la maîtrise de son expérience d’auditeur».

Le projet de loi a aussi fait l’objet de critiques de la part de créateurs de contenu qui craignent ne pas pouvoir satisfaire aux exigences de contenu canadien et de défenseurs des libertés civiles qui rejettent la réglementation accrue de l’État sur internet.

Sara Bannerman, professeure de communication à l’Université McMaster, à Hamilton, craint un flou dans la façon dont le CRTC utilisera ses nouveaux pouvoirs que lui donnera la loi.

Elle signale que le CRTC n’obligera peut-être pas les services de musique et autres plateformes à modifier leurs algorithmes. Il pourrait plutôt opter pour des campagnes promotionnelles visant à encourager le contenu canadien ou obliger les entreprises à faciliter la recherche pour un type de musique.

La Pre Bannerman estime que les algorithmes doivent être accessibles aux chercheurs indépendants et au CRTC. Les recommandations par un algorithme ne sont pas neutres, ajoute-t-elle. Elles peuvent ajouter un biais au contenu populaire. Elles peuvent aussi générer des biais établis sur des bases raciales ou de genre.

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