Des ONG se manifestent pour organiser les élections aux États-Unis

DENVER — Alors que le Congrès se braque, des organisations à but non lucratif bien financées donnent des centaines de millions de dollars aux autorités nationales et locales pour les aider à organiser des élections pendant la pandémie — une infusion soudaine d’argent privé dans ce qui était autrefois considéré comme une tâche gouvernementale fondamentale.

Le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, et son épouse, Priscilla Chan, ont annoncé plus tôt ce mois-ci qu’ils allaient faire un don de 300 millions $ US à deux organisations à but non lucratif et non partisanes. Les groupes, le Center for Tech and Civic Life et le Center for Election Innovation and Research, achemineront l’argent vers les responsables locaux, qui travaillent «pour s’assurer que tout le monde peut voter et que chaque vote peut être compté», a déclaré M. Zuckerberg en annonçant le don.

Le Center for Tech and Civic Life avait déjà distribué plus de 20 millions $ US reçus d’autres donateurs — de l’argent qui a permis à la ville de Philadelphie de doubler son budget électoral et de quadrupler sa capacité de traitement des bulletins de vote par correspondance. À Milwaukee, sa contribution aide à recruter jusqu’à 1000 nouveaux travailleurs électoraux. Dans le comté de Fulton, en Géorgie, l’argent aidera à maintenir plus de bureaux de vote ouverts — lors d’une primaire tenue en juin, des bureaux de vote avaient été fermés à la dernière minute.

L’implication des organisations à but non lucratif a été bien accueillie par les responsables électoraux, qui avaient demandé l’aide des élus des États et du gouvernement fédéral afin d’obtenir une série de nouveaux équipements, des équipements de protection et du personnel nécessaires pour s’adapter à la vague de vote par correspondance prévue cette année.

Le Congrès a envoyé de l’argent en mars, en grande partie pour aider à la tenue des élections primaires, et les républicains ont bloqué les tentatives des démocrates pour allouer plus de fonds aux responsables électoraux.

Pas le «plan A»

Cette injection directe de millions de dollars marque une nouvelle incursion du secteur privé dans une responsabilité cruciale du gouvernement. Ces investissements suscitent des questions sur la transparence des donateurs et sur les motivations et l’influence de groupes et de personnalités qui ne sont pas démocratiquement responsables.

«Ce n’est pas le plan A», a reconnu David Becker, qui dirige le Center for Election Innovation and Research, qui a reçu 50 millions $ US du couple Zuckerberg et Chan. Mais M. Becker souligne que son groupe — qui reçoit normalement environ 1 million $ par année — tente de gérer une urgence causée par la pandémie.

Avec une élection à l’horizon, «l’échec n’est pas une option», a-t-il soutenu.

Les organismes de bienfaisance jouent depuis longtemps un rôle de soutien dans les élections en suggérant de meilleures procédures ou en prêtant de l’espace pour les bureaux de vote. Cette année, leur implication a explosé. Des entreprises comme Microsoft et Target ont annoncé qu’elles donneraient des congés payés aux employés qui travaillent dans les bureaux de scrutin. Les équipes de basketball ont promis de transformer les arènes sportives en bureaux de vote et ce, gratuitement.

Ces injections d’argent importantes aux agences qui organisent les élections constituent un changement majeur, mais qui est nécessaire en raison de l’absence du Congrès, selon des organisations spécialisées dans les élections.

Le Congrès ne s’entend pas

Une loi adoptée à la fin du mois de mars réservait 400 millions $ US pour aider les agences électorales à mettre à jour leurs systèmes. Mais le Brennan Center for Justice, un groupe de défense du droit de vote, estime qu’il faudrait 4 milliards $ US pour préparer les bureaux de vote à travers le pays.

En mai, les démocrates de la Chambre avaient approuvé un deuxième projet de loi de secours lié au coronavirus, dans lequel 3,6 milliards $ US additionnels étaient consacrés aux élections. Les républicains du Sénat ne l’ont toutefois pas adopté, proposant plutôt leur propre projet de loi qui n’incluait pas d’argent supplémentaire pour les élections. Ce projet de loi n’a pas été adopté non plus par le Sénat.

«Le Congrès a alloué 60 milliards $ US aux compagnies aériennes et seulement 400 millions de dollars à des milliers de bureaux électoraux dans 50 États», a déploré Amber McReynolds, du groupe Vote from Home. L’organisation espère commencer à distribuer de petites subventions pour aider les bureaux locaux à payer les urnes et le suivi électronique des bulletins de vote par correspondance.

Le Center for Tech and Civic Life (CTCL), établi à Chicago, a commencé à distribuer de l’argent cet été. L’organisation a été fondée en 2012 par d’anciens employés du New Organisation Institute, un groupe de démocrates. Le centre est maintenant bipartisan; son conseil d’administration est notamment dirigé par la républicaine Pam Anderson, une ancienne administratrice électorale.

Le centre, qui dit travailler à utiliser la technologie pour moderniser le vote, reçoit normalement environ 1 million $ US par année. Mais ses dons ont augmenté cette année alors que plusieurs s’inquiètent de la tenue du vote en novembre. Le centre a versé 6,2 millions $ US aux plus grandes villes du Wisconsin, 10 millions $ à Philadelphie et 6 millions $ au comté de Fulton, qui comprend la ville d’Atlanta. Le couple Zuckerberg et Chan ont ensuite offert 250 millions $ supplémentaires.

Le centre a refusé de divulguer ses autres donateurs pour l’année ou de détailler toutes ses contributions aux bureaux locaux.

Le groupe a révélé que l’argent servira au recrutement des scrutateurs et à la mise en place de sites de vote au volant. De son côté, le Center for Election Innovation and Research (CEIR) investira ses fonds dans des campagnes d’information sur le vote par correspondance et sur le fonctionnement d’une élection en temps de pandémie.

Une situation loin d’être idéale

Mme Anderson, qui est aussi sur le conseil d’administration du CEIR, affirme que personne ne juge la situation comme étant idéale. 

«J’espère que cela mènera à une discussion plus large sur le financement de l’administration électorale — si nous la voulons, finançons-la», a-t-elle indiqué.

Trop peu, trop tard?

M. Becker fait valoir que le financement sera crucial pour s’assurer que le public fait confiance au processus électoral. Et selon lui, il est déjà trop tard pour la plupart des bureaux électoraux.

«Ce qu’ils auraient pu faire avec des milliards en juin est très différent de ce qu’ils peuvent faire maintenant, a-t-il argué. La tenue d’élections efficaces devrait être une chose dans laquelle le gouvernement investit.»

Le don de M. Zuckerberg, qui a fait fortune avec un média social où circulent de nombreuses fausses informations sur les élections et le vote, a suscité la frustration de certains, qui y voient une opération de relations publiques.

«Lorsque vous êtes le dirigeant milliardaire de la plus grande plateforme de désinformation au monde, un don dans les dernières semaines de l’élection est trop peu, trop tard», a plaidé Tara McGowan, une stratège numérique démocrate.

Inquiétudes sur la partisanerie

Les organisations plus conservatrices soulignent les origines démocrates du CTCL, affirmant que ses dons ont été versés en grande partie dans des régions où les démocrates veulent faire sortir le vote. Le groupe a annoncé qu’il distribuerait des subventions en région rurale, mais il n’a pas encore fourni de détail.

«Je ne peux pas croire que des gens d’une telle partisanerie mettront de côté leur partisanerie en prenant des centaines de millions de dollars et en les distribuant aux bureaux électoraux», a argué Scott Walter, chef du groupe conservateur Capital Research Center, qui surveille les organismes sans but lucratif.

M. Walter a toutefois reconnu que les organisations plus conservatrices et les sénateurs républicains ne s’étaient pas impliqués pour aider.

«Honnêtement, j’aimerais que la droite le fasse, non seulement pour que les élections soient plus équilibrées, mais aussi pour que nous puissions avoir un débat honnête sur la question de savoir si (les organismes de bienfaisance) devraient faire cela», a-t-il conclu.

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