Des soignants contestent la réticence d’Ottawa face aux «drogues psychédéliques»

Shannon McKenney souffre de migraines sévères depuis environ 1500 jours consécutifs — plus de quatre ans, sans relâche.

«J’ai du mal à dormir et j’ai du mal à rester endormie», a expliqué la musicienne de Burnaby, en Colombie-Britannique, lors d’une récente entrevue téléphonique, alors qu’elle souffrait des mêmes migraines persistantes, souvent accompagnées d’étourdissements et de grande fatigue.

«En avril 2011, mon appendice s’est également rompu, et cela a changé ma vie. J’ai survécu quatre fois à une septicémie. Avant, je vivais ma vie avec des tonnes d’énergie et maintenant, je suis comme un vieux téléphone portable qui ne fonctionne pas correctement et qu’on n’arrive pas à charger correctement.»

Le récit de Mme McKenney est l’une des nombreuses histoires citées dans une demande d’examen judiciaire présentée lundi à la Cour fédérale au nom d’une centaine de professionnels de la santé de tout le pays — médecins, psychologues, conseillers cliniciens, travailleurs sociaux et infirmières. 

Ces professionnels contestent la décision du ministre fédéral de la Santé, le mois dernier, de rejeter leur demande d’utilisation restreinte de drogues psychédéliques pour se former à la psychothérapie assistée par la psilocybine — les «champignons magiques».

Cette thérapie consiste à ingérer des substances altérant la conscience, comme la psilocybine, un ingrédient actif des champignons magiques, dans un environnement clinique et dans le cadre d’une psychothérapie plus traditionnelle. D’autres drogues pourraient inclure la kétamine, le LSD ou l’ecstasy.

Santé Canada n’a pas immédiatement commenté la demande d’examen judiciaire.

Le gouvernement fédéral avait signalé plus tôt cette année qu’il refuserait les demandes d’utilisation restreinte, a déclaré Nicholas Pope, un avocat représentant TheraPsil, organisme de défense qui gère le programme de formation auquel les professionnels de la santé se sont inscrits.

M. Pope soutenait à l’époque que la seule raison invoquée par Ottawa était que ces professionnels de la santé pouvaient à la place accéder à un essai clinique existant. Puis, en juin, lorsque la demande a été officiellement rejetée, Ottawa a suggéré que ces professionnels pourraient organiser leur propre essai clinique. «Alors, dans notre requête, nous expliquons pourquoi ça ne fonctionnerait pas», a déclaré Me Pope. 

L’organisme plaide d’abord que les essais cliniques existants sont coûteux et qu’ils ne fonctionnent pas pour de nombreux professionnels représentés par TheraPsil, en raison du calendrier et de l’emplacement physique. 

«On ne peut pas simplement organiser un essai clinique en quelques jours, a déclaré Me Pope. De nombreux patients sur des listes d’attente ont des idées suicidaires à cause de leur dépression et beaucoup d’entre eux souffrent de détresse en fin de vie, ont un cancer en phase terminale et pourraient mourir bientôt.»

Mme McKenney soutient qu’elle a essayé de participer à un essai clinique existant en tant que patiente, mais que cela lui coûtait également trop cher. «Je suis en congé d’invalidité, alors je ne peux pas me permettre de verser 6000 $ pour trois cycles de thérapie», a-t-elle expliqué.

Innocuité ?

Me Pope ajoute aussi que certains professionnels ne souhaitaient pas non plus participer aux essais existants, car ces études sont destinées à la recherche sur la psilocybine. 

«Ça peut interférer avec la formation, car l’objectif principal d’un essai clinique n’est pas la formation, mais la collecte d’informations. Et il n’y a aucune incertitude dans la communauté d’experts quant à l’innocuité de la psilocybine chez les adultes en bonne santé.»

En 2020, Santé Canada a commencé à accorder des exemptions en vertu de la Loi réglementant certaines drogues et autres substances, afin de fournir un traitement psychédélique aux patients souffrant de détresse psychologique en fin de vie, de dépression résistante aux traitements et de trouble dépressif majeur.

Les documents soumis au tribunal montrent que des centaines de Canadiens se renseignent à ce sujet chaque année, mais Me Pope soutient qu’il n’y a pas assez de professionnels au Canada pour fournir ce traitement. Certains patients ont demandé l’accès à ces substances psychédéliques pour traiter leur anxiété, leur dépression, leur trouble de stress post-traumatique ou d’autres maladies.

«Au Manitoba, il n’y a pas de professionnels de la santé pleinement formés et qualifiés, mais il y a 10 patients sur la liste d’attente de TheraPsil, indique un résumé de la demande. Deux praticiens de la santé du Manitoba ont demandé des exemptions. Si ces deux exemptions étaient approuvées, les patients qui n’ont pas autrement de praticiens de la santé qualifiés dans un rayon de milliers de kilomètres pourraient avoir accès à la psychothérapie assistée par la psilocybine.»

Mme McKenney a déclaré que si elle le voulait, elle pourrait obtenir les médicaments par d’autres voies, mais elle est réticente, car elle souffre après tout d’une maladie mentale. «Si je devais en prendre trop ou avoir de terribles hallucinations, parfois on n’en ressort pas indemne. Si je devais le faire, je veux que ce soit dans un environnement supervisé, pour de strictes raisons de sécurité.»

Me Pope soutient dans la requête en Cour fédérale qu’il souhaitait également que le gouvernement fédéral reconnaisse qu’il viole le droit de ces Canadiens à la vie, à la liberté et à la sécurité de leur personne, garanti par la Charte. 

Mme McKenney croit que si davantage de professionnels de la santé étaient formés et qu’elle avait un accès plus facile à la psychothérapie assistée par la psilocybine, sa vie en serait transformée.

«Ça fait 10 ans que je suis relativement handicapée. Si je peux récupérer ne serait-ce qu’un dixième de mon ancienne vie, ce serait vraiment quelque chose.»

Cette dépêche a été rédigée avec l’aide financière des Bourses de Meta et de La Presse Canadienne pour les nouvelles. 

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