Des témoins condamnent le comportement de certains députés envers elles

OTTAWA — Des victimes d’agression sexuelle qui ont témoigné devant des comités parlementaires au cours des derniers mois se disent bouleversées par la façon dont elles ont été traitées.

Si elles ont ressenti de la colère, certaines ont cru être victimisées de nouveau par cette expérience.

Plusieurs comités parlementaires ont invité des victimes d’agressions sexuelles, d’exploitation et de traumatismes à partager leurs expériences et à formuler des recommandations. Par exemple: le comité permanent de l’accès à l’information, de la protection des renseignements personnels et de l’éthique qui étudie les façons pour protéger la vie privée des personnes qui apparaissent contre leur gré sur des sites internet pornographiques comme Pornhub.

Le comité permanent de la condition féminine examine de son côté les allégations généralisées d’inconduite sexuelle dans les Forces armées canadiennes.

Les élus sont liés par des conventions qui rendent le processus plutôt rigide, avec un temps limité de prise de parole. Mais un nombre croissant de voix s’élèvent pour que les comités développent une approche plus sensible aux traumatismes des témoins vulnérables.

Melissa Lukings, une étudiante en droit invitée à faire part de son expertise en cybersécurité et de sa propre expérience en tant qu’ex-travailleuse du sexe, raconte que la séance à laquelle elle a assisté le mois dernier s’est conclue abruptement après plus de 40 minutes de chamailleries partisanes.

«Tu es assise devant tous ces gens en sachant qu’ils sont au Parlement et qu’ils peuvent te mettre en sourdine, qu’ils peuvent soudainement dire: »Il n’est plus temps de parler. Nous devons arrêter la transmission. Non, vous ne pouvez pas poser de questions, non, vous ne pouvez pas savoir pourquoi »», a-t-elle exposé en entrevue.

«C’est de la revictimisation. C’est ce qu’ils ont fait parce qu’ils parlent par-dessus toi et ils réinterprètent ton propre vécu et c’est une raison très, très importante pour laquelle je ne recommanderais pas de participer à des comités en ce moment.»

Julie Lalonde, une éducatrice en prévention de la violence sexuelle, dit qu’elle a été troublée par la façon dont certaines femmes qui racontaient des histoires profondément personnelles d’agression sexuelle ont été continuellement interrompues par des députés lors de leur témoignage en raison du temps limité.

Christine Wood, la porte-parole du groupe It’s Just 700, qui a mené une action collective contre Ottawa pour les violences sexuelles perpétrées au sein de l’armée, a participé à la même séance, le 8 avril dernier.

Pendant qu’elle expliquait les problèmes de santé découlant de ses traumatismes en tant que réserviste de l’Aviation royale, elle s’est arrêtée net: «Je vais arrêter ici. Tout ça se passe très vite. Je ne suis pas habituée à ce genre de va-et-vient rapide. Je suis désolée si je prends trop de temps.» 

La présidente du comité, la députée conservatrice Marilyn Gladu, lui a répondu qu’elle se débrouillait très bien avant de passer à la prochaine question, sans demander à Mme Wood si elle était prête à continuer.

Cette manière de faire est à revoir, selon Julie Lalonde. «On demande aux gens de se vider le coeur et de démontrer que leurs expériences traumatisantes sont bien réelles, mais il faut le faire sous ces paramètres qui sont franchement arbitraires.»

Tamara Cherry, une ex-journaliste judiciaire qui accompagne maintenant les victimes souhaitant raconter leur histoire aux médias, note que dans de nombreuses provinces, les victimes impliquées dans des affaires pénales se voient désigner une personne de soutien pour les guider et les préparer adéquatement. 

Si le système de justice, longtemps critiqué pour son traitement des victimes d’agression sexuelle, a développé des outils pour mieux les soutenir, le Parlement peut également élaborer de meilleures stratégies, plaide Mme Cherry.

La directrice des communications du président de la Chambre des communes, Heather Bradley, affirme que les personnes invitées à prendre la parole devant des comités ont généralement «déjà parlé de leurs expériences», car c’est souvent ainsi que les députés les identifient comme des témoins potentiels.

Les comités peuvent entendre des témoignages à huis clos et caviarder tout renseignement personnel pour protéger les témoins, bien que cela se fasse généralement à la demande de ceux-ci, ajoute-t-elle.

Les greffiers des comités peuvent également demander l’aide de «professionnels de la santé au sein de l’administration de la Chambre des communes pour proposer des arrangements au besoin», indique-t-elle.

Les femmes qui se sont entretenues avec La Presse Canadienne pour cet article disent ne pas avoir reçu de soutien ailleurs que sur le plan technique et ne pas avoir été dirigées vers des professionnels, avant ou après leur réunion.

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