Deuil, colère et incrédulité : les électeurs de Trump face à la victoire de Biden

Le choc est dur pour ces électeurs qui croyaient dur comme fer à la réélection du président, que ce soit par une faible marge ou un raz-de-marée. Mais il y a aussi du déni, plusieurs accueillant avec scepticisme les résultats.

Joan Martin devant sa maison de Picayune, Miss. (AP Photo/Gerald Herbert)

ST.PETERSBURG, Fla. — Lorsque Joan Martin a appris que Joe Biden avait été déclaré vainqueur de l’élection présidentielle, l’infirmière à la retraite et partisane avouée du président Donald Trump était profondément perturbée. Pour se ressaisir, elle a pensé à la façon dont sa famille a résisté à l’ouragan Katrina quand il a frappé sa ville natale de Picayune, Mississippi, en 2005.

Alors que la tempête soufflait vers la ville, Mme Martin s’est précipitée dans sa cour pour transporter ses 85 poulets en lieu sûr. Dehors, des vents hurlants ont fouetté la grange de sa famille, soulevant les bords du toit de ses ancrages.

« Le lendemain, ils [les poulets] étaient très préoccupés par les changements dans la cour, nous avions des arbres abattus », a relaté Mme Martin, âgée de 79 ans.

« Ils avaient les yeux grands ouverts. Mais en l’espace de deux jours, ils ont dit : « Oh, oui, nous pouvons gérer ça », et ils l’ont fait. Je dois donc suivre leur exemple. »

Dans tout le pays, bon nombre des 71,9 millions de personnes qui ont voté pour Donald Trump — en dont sa base fidèle et passionnée — vivent des émotions turbulentes à la suite de sa défaite. Le chagrin, la colère et le choc font partie des sentiments exprimés par ces électeurs qui croyaient dur comme fer à la réélection du président, que ce soit par une faible marge ou un raz-de-marée.

Il y a aussi du déni. Plusieurs accueillent avec scepticisme les résultats. Ils ne font pas confiance aux médias qui ont prédit la victoire de M. Biden, aux employés électoraux qui ont compté les votes et à tout le système électoral aux États-Unis. Leurs opinions font écho aux allégations non prouvées que Donald Trump répète depuis le jour de l’élection.

Pourtant, les responsables des États et les experts électoraux estiment que l’élection de 2020 s’est déroulée sans heurts dans tout le pays et sans irrégularités généralisées. M. Trump et les républicains ont fait référence à des problèmes isolés, mais la plupart s’expliquent par des erreurs humaines. Plusieurs contestations judiciaires mises de l’avant par la campagne Trump ont été écartées par les tribunaux. Et avec Joe Biden qui mène Donald Trump par d’importantes marges dans les États clés, aucun de ces enjeux n’aurait un impact sur le résultat des élections.

Difficile d’unir le pays

Or, tout fragment de possibilité suffit à certains partisans de Donald Trump pour rejeter la réalité, se sentir lésés et refuser les appels à l’unité de M. Biden. Leurs commentaires exposent le défi important qui attend le président élu: plus M. Trump met en doute la légitimité de sa victoire, plus il sera difficile pour lui d’unir un pays déchiré, comme il a dit vouloir le faire.

« Je ne suis pas vraiment dans une humeur de vivre et laisser vivre », a confié Daniel Echebarria, un enseignant de 39 ans qui vit à Sparks, au Nevada.

M. Echebarria s’est dit surpris par les résultats des élections, a remis en question certains des chiffres et aimerait que le président poursuive ses contestations judiciaires. Mais il ne croit pas que le résultat est un « gros trucage » et ne voudrait pas que M. Trump nie sa défaite en janvier. Toutefois, il ne semble pas vouloir accepter la main tendue par le président désigné démocrate.

L’électeur croit que les démocrates n’ont jamais donné de chance à M. Trump pour qu’il gouverne le pays, citant entre autres l’enquête sur la Russie et le procès en destitution.

« Je pense que le président n’a pas pu mettre en place beaucoup de ses priorités parce qu’il a dû passer tellement de temps et d’efforts à se défendre », a-t-il avancé.

Plusieurs partisans de Donald Trump interrogés par l’Associated Press ces derniers jours ont été dérangés par les célébrations de la victoire de Joe Biden dans les villes progressistes. Ils considèrent que les démocrates ont été hypocrites en participant à ces grandes manifestations en plein air, étant donné qu’ils avaient critiqué les partisans de Donald Trump pour leurs importants rassemblements tenus en temps de pandémie — dont certains ont été organisés à l’intérieur.

« Ça me fait réfléchir »

Lori Piotrowski se sent «triste». La présidente du club des femmes républicaines de Boulder City, au Nevada, ressemble au premier abord à n’importe quelle autre partisane déçue.

« On veut toujours que son candidat gagne. On est un peu déçu. On a travaillé fort », a-t-elle résumé.

Mais Mme Piotrowski s’est également dite « extrêmement » surprise par le résultat de l’élection. Elle a du mal à concilier sa version de la campagne avec les résultats. Elle dit avoir vu tant d’images de grands rassemblements de Donald Trump dans les derniers jours de la campagne. Lors d’un récent trajet de Las Vegas à Reno — une zone rurale du Nevada à tendance républicaine — elle n’a vu que des panneaux et des bannières de M. Trump, a-t-elle souligné.

« Les votes n’ont pas reflété ce niveau d’enthousiasme. Je trouve cela très surprenant, a-t-elle soutenu. Ça me fait réfléchir. »

Joe Biden a remporté le Nevada en accumulant des votes dans les zones urbaines de l’État.

Mme Piotrowski, comme plusieurs autres partisans du président, veut que les contestations judiciaires se poursuivent. Une augmentation massive du vote par correspondance et le décompte plus lent de ces votes ont rendu le décompte des voix peu familier et étrange. Mme Piotrowski s’inquiète qu’on ait attribué rapidement un gagnant à certaines courses où il restait beaucoup de bulletins de vote à compter — comme c’est souvent le cas.

« Il me semble simplement qu’il y a beaucoup de choses qui peuvent être améliorées dans le système pour que les gens se sentent plus en confiance », a-t-elle suggéré.

Elle n’a pas écouté les discours de Joe Biden depuis le jour de l’élection.

« Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas »

Za Awng, qui est originaire d’Aurora, au Colorado, est aussi sceptique face au décompte des votes.

M. Awng, qui est arrivé aux États-Unis en tant que réfugié du Myanmar, appuie Donald Trump car il croit comme lui que l’influence de la Chine dans le monde devrait être fortement diminuée.

Au printemps, il a perdu son emploi comme cuisinier pendant deux mois lorsque la pandémie a forcé la fermeture du restaurant où il travaille. M. Awng, qui est maintenant de retour au travail, croit que M. Trump a travaillé fort dans les quatre dernières années pour améliorer l’économie. Il ne comprend pas pourquoi le président a perdu.

« Je crois qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne pas », a-t-il soutenu, mentionnant le virage important des résultats de l’élection d’une journée à l’autre, qui a été causé par le décompte des votes par correspondance. Les démocrates étaient plus susceptibles de voter par correspondance dans la foulée des attaques répétées et sans fondement de Donald Trump contre ce moyen de voter.

« J’espère que les votes seront comptés encore et peut-être que ça changera », a-t-il affirmé.

Même dans les moments moins tendus, Jim Czebiniak cherche du réconfort dans les heures de prière du soir. Ainsi, lorsque M. Czebiniak, un fervent partisan de Donald Trump originaire du nord de l’État de New York, a appris que Joe Biden avait été déclaré vainqueur, il s’est de nouveau tourné vers la foi pour chercher des réponses à ses questions.

« Tout d’abord, je suis allé vers le Seigneur et je lui ai demandé : « Pourquoi, pourquoi ça se passe comme ça ? » Le Seigneur a dit: « Parce que je travaille sur des choses. Détendez-vous et laissez les choses s’arranger » », a raconté l’homme de 72 ans.

« Pour citer Mick Jagger, des Rolling Stones : On ne peut pas avoir tout ce qu’on veut [You can’t always get what you want] », a-t-il ajouté.

Malgré tout, M. Czebiniak est loin d’être prêt d’accepter les résultats. Il a mentionné plusieurs allégations non prouvées qui ont été propagées par la campagne Trump.

« L’élection n’a pas encore vraiment de gagnant », a-t-il avancé, plusieurs jours après que les principaux réseaux de télévision américains et l’Associated Press eurent déclaré gagnant Joe Biden.

« Je ne fais confiance à rien de ce qui se passe avec tout ce décompte des voix. »

Une républicaine moins surprise

Contrairement à de nombreux partisans de Donald Trump, Michelle Sassouni n’a pas été choquée par le résultat des élections ou par ses répercussions.

La jeune femme de 29 ans de Tampa, en Floride, est une membre active du club des jeunes républicains et elle coanime une émission appelée « Moderately Outraged ». Elle a évoqué l’idée d’une victoire de Joe Biden il y a des mois.

« Tout le monde a ri de moi à l’émission », s’est souvenue Mme Sassouni, qui avait vu l’ampleur du mouvement d’opposition contre Donald Trump auprès de ses amis progressistes.

« Je n’aime pas tout ce qu’il fait, mais j’ai voté pour lui parce que je suis républicaine. »

Mais Sassouni ne voit pas de danger dans l’engagement du président Trump d’aller devant les tribunaux. Les gens doivent être rassurés sur les résultats et un litige devant les tribunaux pourrait leur donner confiance, a-t-elle déclaré.

« Si vous avez voté pour Joe Biden, ne voudriez-vous pas savoir qu’il a gagné honnêtement pour qu’il n’y ait pas ce nuage au-dessus de sa tête ? », a-t-elle demandé.

« Si la moitié du pays pense qu’il y a eu une sorte de trucage électoral, cela crée de la méfiance dans le système, cela crée de la méfiance à l’égard de la démocratie occidentale dans son ensemble. »

Joan Martin, la dame à la retraite du Mississippi, prévoit reprendre ses activités normales, en prenant soin de ses animaux et en évitant de parler des élections.

« Je vais sortir dans la cour pour regarder et parler à mes poulets, réciter mes hymnes à l’ancienne et me débrouiller », dit-elle.

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