Deux nouvelles maladies neurodéveloppementales sont identifiées au Québec

MONTRÉAL — Le petit Philippe, cinq mois, pleurait pratiquement de manière ininterrompue depuis sa naissance, au point où il semblait présenter des retards de développement.

Le 26 avril 2007, c’est un «piano à queue sur la tête» que reçoivent Claudine Nadeau, son mari Simon Villeneuve et leur fils Charles quand une neurologue du CHU de Québec – Université Laval (CHUL) les prévient: «attachez votre tuque, ça va être quelque chose» — mais quoi, au juste? Personne n’est en mesure de leur dire.

Douze ans plus tard, cette date reste inscrite de manière indélébile dans l’esprit de Mme Nadeau.

«On ne savait pas à quel point (notre vie venait de changer), on ne savait pas comment, mais ça a marqué un tournant», a-t-elle dit.

Elle n’avait à ce moment aucune raison de se douter des longues et difficiles années qui les attendaient, sa famille de Lac-Beauport et elle. Elle n’aurait pas non plus pu deviner que cela mènerait éventuellement, comme l’a appris en primeur La Presse canadienne, à l’identification de deux nouvelles maladies neurodéveloppementales par des chercheurs québécois.

Philippe vient au monde en 2006, deux ans après son frère Charles, au terme d’une grossesse sans problème. Mais dès sa naissance, a dit Mme Nadeau, «il s’est mis à pleurer et il n’a jamais arrêté». Un jour, quand il a trois ou quatre mois, elle chronomètre qu’il pleure pendant 14 heures et 47 minutes sur un total de 24. «Et c’était vraiment de gros pleurs, pas seulement un petit chignage».

Philippe décède en décembre 2010, à l’âge de quatre ans, des suites d’une pneumonie, mais le mystère reste entier. «On n’avait aucune idée de ce qui avait produit l’ensemble de l’oeuvre. Qu’est-ce qui faisait qu’il était encore dans sa tête un petit bébé d’un mois qui ne me reconnaissait pas, qui convulsait beaucoup?»

Le couple entre alors en réflexion. Doit-il avoir un nouvel enfant? Les médecins se font rassurants. Leur aîné, Charles, est la meilleure preuve qu’ils sont capables d’avoir des enfants en santé. Mathématiquement, leur dit-on, si jamais c’est génétique, il y a une chance sur quatre que ça se reproduise, mais on n’a rien trouvé; les chances sont présentes, mais minimes.

Louis naît le 18 février 2012, quatorze mois après le décès de Philippe.

«Quand Louis est né, je pense que c’est la fois où j’ai prié le plus fort (…), raconte Mme Nadeau. Je me rappelle tellement de ce moment-là, de l’avoir pris dans mes bras et d’avoir dit, laissez-moi-le celui-là, je ne pourrais pas survivre à ça une deuxième fois.»

Lui aussi pleure beaucoup, est spastique et régurgite. Le 17 mai 2012, à l’âge de trois mois moins un jour, il commence à faire des «mouvements bizarres» qui se révéleront éventuellement être des convulsions.

En désespoir de cause, quand Louis a environ deux ans et après de multiples autres démarches, les parents font appel à des généticiens de Montréal. Entre alors en scène le docteur Carl Ernst, de l’Institut universitaire de santé mentale Douglas à Montréal.

Les détectives au travail

Le cas de Philippe et Louis pique la curiosité scientifique du docteur Ernst, qui décide de s’attaquer au mystère.

Son équipe et lui parviennent à reprogrammer des cellules des deux frères pour en faire des cellules souches qui deviendront ensuite des neurones. En les comparant à des neurones sains, ils constatent que les neurones issus de la reprogrammation ne se sont pas développés normalement. Des analyses plus poussées pointent du doigt un coupable possible: la présence d’une mutation du gène ACTLB6.

Au même moment, le docteur Philippe Campeau, un généticien du Centre de recherche du CHU Sainte-Justine, s’intéresse lui aussi aux mutations d’ACTL6B dans le cadre d’une étude du génome de patients épileptiques menée par deux de ses collègues, les docteurs Jacques Michaud et Elsa Rossignol.

Les docteurs Ernst et Campeau décident de conjuguer leurs efforts, mais la tâche s’annonce colossale.

«Tous les humains sont porteurs d’environ 300 variants codants qui sont rares ou qui n’ont jamais été vus, a expliqué le docteur Campeau à La Presse canadienne. Notre grand défi est de savoir quel variant peut causer la maladie quand on séquence le génome d’enfants qui ont des maladies et chez qui on soupçonne que la maladie est génétique.»

En communiquant avec des scientifiques d’une dizaine de pays, ils identifient des cas isolés à travers le monde.

«Même si on n’a pas pu aller étudier directement les cerveaux des enfants (Philippe et Louis) qui avaient ces crises d’épilepsie là, on peut déduire que c’est probablement moins de dendrites, moins de connexions entre les neurones, qui pourraient les rendre plus susceptibles aux crises convulsives», a dit le docteur Campeau.

«On a trouvé dix autres patients qui avaient une maladie différente, sans épilepsie, mais plus avec un autisme, et des stéréotypies (…). (…) On a trouvé qu’il y a deux maladies complètement différentes.»

Les patients atteints de la première maladie sont porteurs de mutations récessives (qui touchent les deux copies du gène ACTLB6) et souffrent d’épilepsie et de troubles neurodéveloppementaux. Chez les patients atteints de la deuxième maladie, une seule copie du gène était mutée; ils ont également des troubles neurodéveloppementaux, mais ne souffrent pas d’épilepsie.

La prochaine étape, a expliqué le docteur Campeau, sera de voir chez la souris comment on peut traiter plus efficacement cette épilepsie-là avec les antiépileptiques connus.

Leur étude est publiée par l’American Journal of Human Genetics.

Culpabilité

«J’avais un sentiment de culpabilité immense, a confié Claudine Nadeau. Et Charles aussi. En étant l’aîné, il était convaincu qu’il avait brisé quelque chose dans mon ventre avant de sortir. Il avait cette petite idée-là qui s’était installée entre ses oreilles.»

Elle doit aussi combattre un fort sentiment d’impuissance: une fois tous les médicaments donnés, la morphine, le valium, le cannabis et les autres, si le petit Louis continue quand même à pleurer, tout ce qu’elle peut faire, c’est s’asseoir et le bercer.

«Il finissait par s’endormir sur moi, et là j’arrêtais de respirer pour ne pas le réveiller», a-t-elle dit.

Au travers de tout ça, face à ceux qu’elle appelle affectueusement ses «petites bombes à retardement», elle refuse de s’avouer vaincue.

«J’ai la fibre maternelle grande comme l’Univers, a-t-elle dit. Si je baissais les bras, personne n’allait prendre ma relève. Je n’avais jamais trop compris pourquoi j’étais devenue infirmière, ce qui m’avait menée là. Eh bien là j’ai compris: c’était pour prendre soin de mes enfants.»

Louis décède à l’âge de cinq ans, le 11 juillet 2017, après avoir survécu une année de plus que son frère Philippe.

«Je m’étais assoupie sur le divan avec Louis directement à côté de moi. Je me suis réveillée en sursaut. J’ai eu le réflexe de le détacher de son fauteuil et je l’ai collé sur moi. Il a expiré trois fois, et ce fut la fin.»

Petite consolation dans tout ça, les cornées et les valves cardiaques de Philippe et de Louis ont pu être données à d’autres enfants. «Leurs petits corps fonctionnaient si croche, mais en même temps leurs petits corps permettent à d’autres enfants de mieux profiter de la vie», a dit Mme Nadeau.

Près de deux ans après la mort de Louis, sa maman ressent toujours un grand vide et ne recommence que très lentement à reprendre une vie un peu plus normale.

«Si vous saviez à quel point ils me manquent, avoue-t-elle. Ces deux enfants-là font partie de mes plus belles histoires d’amour. Ils pleuraient beaucoup, mais au travers de ça on avait des petits bonheurs. On a découvert que les deux étaient très chatouilleux et quand on les chatouillait ils riaient de bon coeur… Ils me manquent tellement mes enfants. Ce sont de petits anges.»