Dieppe à travers ses mythes, 80 ans après le débarquement catastrophique

MONTRÉAL — Le raid de Dieppe, dont on commémore le 80e anniversaire vendredi, a été l’épisode le plus sanglant de la Seconde Guerre mondiale pour le Canada, d’où provenaient la plupart des quelque 6000 soldats participants.

Des 4963 Canadiens qui ont débarqué sur les plages de Dieppe au cours de cette opération dirigée par les Britanniques, 907 y ont perdu la vie, dont 119 Canadiens français. En soustrayant non seulement les morts, mais aussi les prisonniers et les blessés, seulement 40 % des soldats participants étaient encore aptes au service après l’opération connue sous le nom de Jubilée.

Ce désastre militaire est encore aujourd’hui entouré de nombreux mythes, alors que la crise de la conscription reste un sujet sensible au Québec.

Les Canadiens français, chair à canon?

«Pendant des années, c’était perçu comme une guerre des Anglais, une opération anglaise à laquelle les Canadiens français ont été envoyés à la boucherie», a commenté la directrice des expositions au Centre Juno Beach, Marie-Ève Vaillancourt. «C’est sûr qu’il y a beaucoup de désinformation à ce niveau-là.»

Sur presque 5000 Canadiens participants, seulement 584 étaient Canadiens-français, tous du régiment des Fusiliers Mont-Royal. En réalité, ceux-ci avaient d’abord été gardés en réserve, prêts à débarquer à leur tour si leurs camarades avaient besoin de renfort, peut-on lire sur le site du ministère des Anciens Combattants. Les Fusiliers ont finalement rejoint le combat à cause de renseignements trompeurs reçus par le navire de commandement, laissant croire à la prise de Dieppe par les alliés.

À la fin de la journée, les Fusiliers n’étaient plus que 71, les autres ayant été faits prisonniers, tués ou blessés.

Pour ce qui est de la conscription, Mme Vaillancourt a rappelé que celle-ci «pour le service outre-mer n’existait même pas à ce moment-là, ni même pendant le débarquement de Normandie». Tous les participants au raid étaient donc des volontaires.

Dieppe avant Juno

Le musée du Centre Juno Beach, qui commémore l’implication du Canada dans la Seconde Guerre mondiale, présente depuis mars une exposition temporaire intitulée «De Dieppe à Juno», retraçant les liens entre ces deux débarquements aux résultats bien différents.

Il n’est pas le seul à faire cette comparaison.

«On dit souvent dans la culture populaire que les vies perdues à Dieppe ont sauvé des vies en Normandie», a noté Mme Vaillancourt. Mais en réalité, a-t-elle rappelé, les historiens ne s’entendent pas sur la réelle importance des leçons de cette journée fatidique du 19 août 1942.

Selon elle, «les plus grandes leçons apprises, c’est comment créer une meilleure coordination entre les différentes armes quand tu débarques sur une plage comme ça, qui est occupée. La coordination entre les chars d’assaut, l’infanterie, l’artillerie, va vraiment s’améliorer grâce au raid de Dieppe, c’est sûr, mais c’est vraiment des vies perdues en nombre injustifiable».

Elle a rappelé que la préparation au Jour J avait aussi pu se faire avec d’autres opérations amphibies, notamment en Afrique du Nord et en Italie.

L’historien Talbot Charles Imlay, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale et professeur à l’Université Laval, a pour sa part affirmé que Dieppe était «une petite opération» lancée surtout à des fins politiques, alors que sur le front est «les Soviétiques perdaient des dizaines de milliers de soldats par jour».

L’Angleterre de Winston Churchill était donc sous pression pour soutenir son allié Joseph Staline, qui subissait le plus gros des attaques allemandes, a expliqué le professeur. Les soldats canadiens, eux, n’avaient jusque là presque pas participé sur le terrain.

«Ce raid n’aurait jamais dû avoir lieu, a commenté le professeur Imlay. L’opération a été mal conçue et mal appliquée.»

Ne pas sombrer dans l’oubli

Mme Vaillancourt pense cependant que «c’est un devoir de mémoire que de se rappeler ces événements-là pour se rapprocher de ce que ces gens-là ont vécu, ce qu’ils ont enduré, comment ils ont souffert et honorer leur mémoire, tout simplement, pour ne pas que ça tombe dans l’oubli».

Presque 80 ans après 1945, les vétérans de la Seconde Guerre mondiale sont de moins en moins nombreux à être encore parmi nous. La période présente est donc «une étape clé pour passer dans ce qu’on appelle le futur du souvenir, sans les vétérans», a-t-elle expliqué.

Pour l’occasion, le Centre Juno Beach a envoyé des cartes postales personnalisées aux quatre coins du Canada, dont 50 à Montréal, aux adresses où des victimes de Dieppe vivaient avant leur enrôlement. L’initiative «Il a vécu là où vous vivez», «c’est une façon pour nous de vraiment connecter les gens avec leur propre histoire».

De son côté, le ministère des Anciens Combattants a prévu trois jours, du 18 au 20 août, de commémoration avec des événements à la fois à Ottawa, à Windsor et même en France. Les cérémonies officielles du 19 août seront toutes «diffusées en direct sur nos médias sociaux», a indiqué le gestionnaire national en décorations, citations et commémorations pour le ministère, Robert Loken, en entrevue téléphonique. Plusieurs vétérans seront présents.

Selon M. Loken, «c’est important pour nous de se souvenir que les libertés qu’on a aujourd’hui sont rattachées au fait que les Canadiens qui ont participé au raid de Dieppe et dans les autres conflits l’ont fait pour qu’on puisse avoir nos libertés aujourd’hui».

Il a soutenu qu’«honorer nos vétérans c’est quelque chose qu’on devrait faire tous les jours», et pas seulement lors de journées désignées.

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