Emmanuel Dubourd déjà à NY pour éviter une nouvelle vague de demandeurs d’asile

MONTRÉAL — Alors que le système canadien d’immigration est déjà surchargé par la vague de demandeurs d’asile de l’été dernier, un afflux massif d’Haïtiens à la frontière canadienne est inévitable, selon plusieurs intervenants interrogés sur la question.

Au lendemain de l’annonce par le gouvernement américain de la fin du statut de protection temporaire des Haïtiens, le député canadien d’origine haïtienne Emmanuel Dubourg se trouvait déjà à New York, mardi matin, pour rencontrer des leaders de la communauté haïtienne.

Le gouvernement libéral souhaite éviter à tout prix que la crise de l’été dernier ne se répète.

En entrevue à La Presse canadienne, le député libéral explique vouloir travailler en amont afin d’éviter que des milliers d’Haïtiens traversent la frontière canadienne de manière irrégulière, dans les prochains mois, en se fondant sur de faux espoirs.

Pour être accueillis comme réfugiés, les demandeurs d’asile doivent démontrer que leur vie serait en danger s’ils étaient renvoyés dans leur pays d’origine, rappelle M. Dubourg.

Depuis l’été dernier, ce sont seulement 10 pour cent des demandes d’asile présentées par des Haïtiens qui ont été acceptées par le Canada, avertit-il.

M. Dubourg a donc passé la journée de mardi à New York à marteler le même message: «passer la frontière entre les points d’entrée, ce n’est pas un laissez-passer pour rester au Canada».

Lundi, le gouvernement américain est passé de la parole aux actes en annonçant qu’il mettait fin au programme temporaire de résidence permettant à quelque 60 000 Haïtiens de résider et de travailler aux États-Unis depuis le puissant séisme de 2010.

L’administration Trump leur a toutefois consenti un délai de 18 mois, soit jusqu’en juillet 2019, pour organiser leur retour dans leur pays natal.

Des dizaines de milliers de ressortissants d’autres diasporas, notamment du Salvador et du Honduras, devraient également voir leur statut de protection temporaire aux États-Unis être révoqué dans les prochains mois, ce qui pourrait accentuer encore davantage la pression à la frontière canadienne.

Une nouvelle crise?

L’été dernier, alors que la révocation du statut temporaire des Haïtiens n’était encore qu’une simple menace, plusieurs centaines de demandeurs d’asile traversaient quotidiennement la frontière de manière irrégulière.

L’armée canadienne avait d’ailleurs érigé un campement temporaire au poste frontalier de Saint-Bernard-de-Lacolle pour les accueillir.

Stéphane Handfield, un avocat spécialisé en droit de l’immigration qui représente plusieurs demandeurs d’asile haïtiens, s’attend à ce que le phénomène se reproduise l’été prochain.

Il rappelle que de nombreux Haïtiens croient qu’ils ont simplement à se présenter à la frontière et à remplir une demande d’asile pour s’installer au Canada.

Or, le fardeau de la preuve repose sur le demandeur d’asile qui doit démontrer qu’il répond à l’un des critères permettant d’être accueilli comme réfugié au pays, et «les catastrophes naturelles et les crises économiques ne sont pas des critères reconnus», souligne Me Handfield.

Il ajoute que l’expulsion vers Haïti que ces gens souhaitent éviter en cognant à la porte du Canada les attendra fort probablement à la fin du processus d’examen de leur demande, rendant les missions d’information du gouvernement canadien d’autant plus pertinentes.

Jean-Pierre Fortin, président national du syndicat des douanes et de l’immigration, s’attend également à une hausse, qui pourrait engorger encore davantage le système. «On est encore en train de gérer la crise de l’été dernier», souffle-t-il.

Il est impératif, à ses yeux, d’augmenter les effectifs à la frontière et de patrouiller plus étroitement les points de passage illégaux situés entre les postes frontaliers.

«La bonne nouvelle, c’est qu’avec le sursis de 18 mois (accordé par l’administration Trump aux Haïtiens), l’Agence des services frontaliers et le gouvernement libéral ont le temps présentement de se préparer pour ne pas avoir à gérer une crise comme l’été dernier», insiste-t-il.

Ottawa dit toutefois avoir la situation bien en main et ne semble pas s’inquiéter outre mesure de la récente décision prise par le gouvernement américain.

«On a mis en place un mécanisme pour réagir au flot qui s’est produit l’été dernier et on peut le remettre en place rapidement», assure le ministre des Transports, Marc Garneau, mentionnant qu’aucune bonification immédiate des ressources n’est prévue.

Le ministre québécois de l’Immigration, David Heurtel, dit également n’avoir aucune indication qu’une autre vague soit imminente. Il se dit toutefois déterminé à limiter le plus possible l’effet de surprise.

M. Heurtel croit d’ailleurs qu’un meilleur partage d’information pourrait être mis en place avec les autorités américaines. «Des États-Unis, ils peuvent quand même voir si il y a des mouvements», suppose-t-il.

Il rappelle que le groupe de travail interministériel réunissant les ministres fédéraux et provinciaux concernés par l’enjeu migratoire se réunira jeudi.

Malgré les campagnes d’information du gouvernement canadien, Marjorie Villefranche, directrice générale de la maison d’Haïti de Montréal, croit que plusieurs ressortissants haïtiens continueront malgré tout à «tenter leur chance» au Canada.

«Je ne pense pas qu’on traverse la frontière à pied avec une valise pour le fun, mais plutôt parce qu’on cherche un endroit pour se mettre à l’abri et pour demander une protection pour ses enfants, estime-t-elle. Je pense que les gens qui traversent la frontière le font en toute connaissance de cause.»

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