Enseigner à distance sans livres ni ordinateur? C’est le lot d’enseignants du cégep

MONTRÉAL — Des professeurs qui doivent enseigner virtuellement… sans ordinateur? D’autres qui doivent livrer leurs cours sans notes, sans livres ni matériel pédagogique? C’est la réalité de plusieurs professeurs du cégep à qui le ministère de l’Éducation demande pourtant d’enseigner à distance pendant la fermeture des établissements.

C’est le cas notamment de la moitié des professeurs du cégep de l’Outaouais.

Quelques-uns n’ont pas d’ordinateur à la maison, rapporte le président du Syndicat des enseignantes et des enseignants du cégep de l’Outaouais, Christian Bernier. Certains n’ont pas non plus de téléphones intelligents.

Et d’autres n’ont pas leur matériel d’enseignement avec eux. La fermeture des cégeps en a pris plus d’un de court.

Au total, 255 enseignants sur les 500 du cégep de l’Outaouais sont mal pris, car ils n’ont pas leur matériel pour enseigner, a recensé le président du syndicat.

Une opération de récupération du matériel était en train d’être organisée par la direction du cégep, mais le ministre a interdit de telles démarches la semaine dernière.

Au cégep de l’Outaouais, après l’annonce de la fermeture des établissements d’enseignement le 13 mars, «tout a été fermé. Personne n’a pu aller chercher ses effets», soutient M. Bernier.

Des professeurs fonctionnent avec des notes de cours sur papier — rien n’est numérisé. D’autres — comme lui — n’ont pas tous leurs manuels à la maison. Les librairies sont fermées et des livres ne sont pas disponibles en ligne.

Ce problème n’est pas seulement le lot des professeurs, fait-il remarquer: des étudiants aussi ont besoin de leurs notes et de leurs livres pour étudier.

Devant ces difficultés et l’ordre du ministre d’annuler les opérations de récupération du matériel, le début des cours a été reporté au 14 avril au cégep de l’Outaouais.

La direction tente de trouver des solutions, fait remarquer M. Bernier, dont fournir des ordinateurs aux enseignants. Rien n’est toutefois encore réglé.

Le président du syndicat se demande pourquoi les gens peuvent entrer à tour de rôle dans une SAQ pour acheter du vin, mais pas les enseignants pour aller chercher leurs livres.

L’enseignement en ligne n’est toutefois pas la seule possibilité offerte aux enseignants. Ils peuvent choisir de terminer la session en optant pour d’autres méthodes, suggère le ministère.

Cet arrêt des opérations de récupération des effets cause des maux de tête à d’autres endroits.

Au cégep de la Gaspésie, la décision a aussi été prise de repousser la reprise graduelle des activités de formation régulière au 14 avril.

«Devant l’impossibilité pour la communauté étudiante et le personnel enseignant de venir récupérer le matériel essentiel à la reprise des cours, le Cégep a besoin d’un peu de temps pour analyser cette nouvelle réalité et réfléchir à des pistes de solutions», est-il écrit sur son site web.

Au Collège de Maisonneuve à Montréal, l’opération était en cours quand le ministre a décrété que toute démarche en ce sens devait cesser.

«Eu égard aux plus récentes informations relativement à l’évolution épidémiologique du virus, la santé publique demande de surseoir à toute opération visant à permettre la récupération de matériel sur les campus des établissements», écrivait le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, aux directions des universités et des collèges la semaine dernière.

Bref, certains professeurs qui avaient reçu une plage horaire pour récupérer leur matériel avant cette ordonnance ont pu le faire, mais pas tous, indique un professeur de littérature française au Collège de Maisonneuve, Carl Diotte. Lui-même n’a pas pu récupérer son matériel. Il aurait aimé consulter ses livres. «Ce n’est pas idéal, dit-il, mais je vais pouvoir me débrouiller.»

La direction fait son possible, ajoute-t-il. «Comme enseignants, on se sent appuyés.»

Comme beaucoup de professeurs, il s’adapte. Il offre à ses étudiants des ressources en ligne, pour aider ceux qui n’ont pas leurs livres avec eux et suggère notamment d’obtenir les bouquins à l’étude en version numérique.

Le ministre se dit bien au courant des difficultés.

«Nous sommes conscients que cela peut causer des défis à la reprise des cours à distance dans certains cas, par exemple dans le cas où le matériel pédagogique d’un enseignant serait resté sur son lieu de travail», a répondu par courriel l’attaché de presse du ministre Roberge, Francis Bouchard.

Il précise que des établissements d’enseignement pourront également faire le choix de décaler un peu la reprise des cours en ligne, le temps de se réorganiser à la suite de la réception de cette nouvelle directive. Et même de prolonger la session jusqu’à la fin du mois de juin.

«Nous reconnaissons qu’il ne s’agit pas d’une situation idéale, mais à ce moment-ci, la santé et la sécurité de la population doivent primer sur toute autre considération», fait-on valoir.

Se faisant précisément demander pourquoi les enseignants ne pouvaient pas sécuritairement aller à tour de rôle chercher leurs effets, comme dans une épicerie ou à la SAQ, M. Bouchard a réitéré être conscient que la situation n’est pas idéale et qu’elle peut amener des défis dans certains cas particuliers. «On espère que ces opérations puissent reprendre sous peu, mais nous devons suivre les recommandations de la direction de la santé publique dans le contexte actuel.»