Avec la pandémie, l’itinérance ne peut plus se cacher

À Montréal, la crise de la COVID-19 a rendu l’itinérance plus apparente et a perturbé l’accès aux services d’aide. Témoignages.

Sylvain Di Lallo pose devant l'hôtel de la Place Dupuis (Photo : Graham Hughes / La Presse Canadienne)

Un matin, Alexandre triait des canettes devant une tente, en bordure d’une route achalandée près du port de Montréal. Avant que la pandémie de COVID-19 ne frappe, il dormait dans un refuge pour sans-abri, mais il s’est retrouvé à la rue lorsque les restrictions sanitaires ont forcé l’établissement à réduire sa capacité.

Depuis trois mois, Alexandre, qui préfère taire son nom de famille, a élu domicile dans un campement informel à l’est du centre-ville de la métropole.

Vers la fin du mois de novembre, sa tente comptait parmi une quarantaine d’abris installés sur la mince étendue d’herbe. « Jusqu’à maintenant, il n’a pas fait trop froid », a-t-il indiqué à un journaliste.

Les gens soient libres d’aller et venir dans le campement, contrairement au refuge, qui était selon lui « comme une prison ». Il compte tenir bon tout l’hiver.

Dimanche, le directeur par intérim du Service de sécurité incendie et coordonnateur de la Sécurité civile de l’agglomération de Montréal, Richard Liebmann, a toutefois ordonné l’évacuation d’urgence du campement de la rue Notre-Dame, situé sur le terrain du ministère des Transports du Québec (MTQ).

Bien que les campements de fortune comme celui-ci constituent un phénomène relativement nouveau à Montréal, ce n’est pas nécessairement un signe que beaucoup plus de gens sont à la rue, selon des intervenants et experts.

Ils conviennent toutefois que la pandémie a rendu l’itinérance plus apparente et a perturbé l’accès aux services d’aide.

« Il y a des gens qui ont perdu leur maison et les endroits où ils restaient à cause de la COVID », fait valoir Samuel Watts, le président-directeur général de Mission Bon Accueil, qui offre une variété de services aux Montréalais en situation précaire. « Combien ? Ce n’est pas clair. »

Serge Lareault, le commissaire montréalais aux personnes en situation d’itinérance, affirme aussi que la pandémie a rendues ces dernières plus visibles. Les personnes sans-abri avaient l’habitude de se poser dans des restaurants ou des centres de jour, mais les mesures sanitaires les ont évincées, observe-t-il. À Montréal, les restaurants, cafés et bibliothèques sont fermés depuis le 1er octobre.

« Nous avons l’impression qu’il y a une augmentation de l’itinérance, ou du moins une demande accrue des services d’hébergement d’urgence », rapporte M. Lareault. Il ne manque pas pour autant de places dans les refuges, soutient-il.

La Ville de Montréal a doublé le nombre de lits disponibles dans son réseau d’hébergement, avec l’ajout, entre autres, de 380 lits grâce à un hôtel quatre étoiles qui est maintenant géré par la Mission Bon Accueil.

La semaine dernière, Sylvain Di Lallo séjournait à l’hôtel depuis plusieurs jours avec sa petite amie. Avant cela, il avait passé près de trois mois au campement. Le temps froid l’avait décidé à se rendre au refuge.

L’homme âgé de 51 ans dit travailler comme laveur de vitres de gratte-ciels, mais le boulot fait défaut depuis le début de la crise. Le plus gros client de son employeur, une université du centre-ville de Montréal, a annulé son contrat, et les laveurs de vitres ne peuvent pas travailler lorsqu’il pleut ou qu’il neige. Il espère que le travail reviendra au printemps.

M. Di Lallo dit qu’il vivait dans un appartement et qu’il était sur le point de déménager lorsque l’argent de son loyer lui a été volé. Il est déjà assez difficile de trouver un appartement abordable à Montréal et sa mauvaise cote de crédit complique les choses encore davantage, explique-t-il.

Séjourner à l’hôtel Place Dupuis « n’est pas trop mal », dit-il. Il y a une douche dans la chambre et même s’il n’y a pas de télévision, il y a une connexion Wi-Fi. Il peut rester avec sa petite amie —  ce qui n’est pas possible dans un refuge traditionnel. Il doit toutefois se présenter environ une heure avant l’ouverture des portes pour qu’ils puissent avoir une chambre ensemble.

M. Watts souligne que l’objectif de Mission Bon Accueil n’est pas seulement d’offrir un endroit où passer la nuit au chaud. « C’est aussi pour que nous puissions les aider à rencontrer des gens qui vont les aider à retrouver un logement permanent », souligne-t-il.

Pour ce faire, il faut comprendre les besoins des gens, rappelle-t-il, qui ne sont pas les mêmes pour un homme qui vit à la rue depuis deux ans ou pour une femme qui a fui une situation de violence accompagnée de ses deux enfants.

Bien que le nombre de personnes en situation d’itinérance à Montréal n’ait pas augmenté de manière considérable, les autres services de Mission Bon Accueil sont en plus forte demande. Environ 1500 personnes supplémentaires ont commencé à profiter de ses programmes gratuits d’aide alimentaire depuis le début de la pandémie.

La Porte ouverte, un centre de jour du Plateau-Mont-Royal à Montréal, est ouvert 24 heures sur 24 depuis la semaine dernière. Le coordonnateur de l’équipe d’intervention, John Tessier, note que beaucoup de nouveaux visages fréquentent désormais l’organisme.

Il estime que le plus grand impact de la pandémie sur les gens auprès de qui il travaille a été sur leur santé mentale. De nombreux médecins ne voient désormais les patients que par vidéoconférence, ce qui signifie que ceux qui n’ont pas accès à un ordinateur ont du mal à se faire soigner.

Il fut un temps où les refuges pour sans-abri se contentaient de fournir « un repas, un lit et une douche », mais ce temps est révolu, selon James Hughes, président et chef de la direction de Mission Old Brewery.

Les organismes se concentrent désormais sur la question du logement.

Sur les centaines de personnes que son organisme aide à trouver un toit chaque année, M. Hughes estime que 93 % d’entre elles conservent ce logement.

Mais il n’y a pas suffisamment de logements disponibles, surtout pour les personnes qui vivent de l’itinérance chronique et qui ont besoin de services adaptés. Le problème de l’itinérance à Montréal est maintenant un problème de logements sociaux, avance-t-il.

Ceux qui sont passés par le campement dans l’est de Montréal ne le savent que trop bien.

Alexandre croit qu’il faut davantage de logements subventionnés, où les gens paient 25 % de leur revenu en loyer. Un appartement commercial engloutirait pratiquement l’entièreté de son chèque d’aide sociale.

M. Di Lallo dit avoir rencontré un travailleur social après son arrivée à l’hôtel et il espère être admis à un programme qui l’aidera à gérer son argent et à se dénicher un logement.

Cet article a été produit avec l’aide financière des Bourses de Facebook et de La Presse Canadienne pour les nouvelles.

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