État du français: l’usage de la langue à la maison n’est pas le seul indicateur

MONTRÉAL — Si le français est en déclin au Québec, le dossier linguistique est en réalité complexe, disent des démographes. Renverser cette tendance serait tout aussi, sinon plus, difficile.

Expert en démographie, le professeur Alain Bélanger de l’Institut national de la recherche scientifique souligne que le nombre de personnes parlant français à la maison est en déclin à cause de l’accroissement du nombre d’immigrants allophones.

Si cela est un indicateur de l’état de français, il juge plus important de regarder si les enfants de ces immigrants s’intègrent à la société en français ou en anglais.

«Ce n’est pas si pire si les allophones, qu’ils parlent espagnol, arabe, punjabi ou tagalog, continuent d’employer leur langue à la maison. Il est plus important de voir si la deuxième génération choisit le français ou l’anglais.»

Le Pr Bélanger dit qu’une majorité d’immigrants optent pour le français — à la hauteur d’environ 60 % — mais cette proportion est insuffisante pour maintenir l’équilibre linguistique au Québec. Pour y arriver, il faudrait qu’environ 90 % des enfants d’immigrés choisissent la langue de Félix Leclerc.

Selon lui, on peut donc parler d’un déclin du français au Québec, une tendance très lente, mais qui sera difficile à renverser.

«La démographie est comme un paquebot, ce n’est pas un canoë, lance-t-il. On ne peut pas virer sur un dix cents.»

Le sociologue et démographie Calvin Veltman, qui a enseigné à l’UQAM, est plus optimiste. S’il concède que le français est en léger déclin depuis 2011, il croit que l’intégration des immigrants à la société québécoise française est «un remarquable succès» qu’il explique par la Loi 101 ayant contraint leurs enfants à étudier en français.

Il déplore que trop d’experts tendent à exclure du monde francophone les allophones qui parlent le français et leur langue maternelle à la maison.

Le fameux chiffre de 60 % des immigrants adoptant le français inclut ceux qui sont arrivés au Québec il y a longtemps et leurs enfants. Selon ses propres estimations, ce sont environ trois immigrants sur quatre arrivés au Québec depuis 2001 qui ont choisi le français, un taux qui ne pourra pas être dépassé, selon lui.

Statistique Canada indiquait qu’en 2016, 94,5 % des Québécois pouvaient tenir une conversation en français. La proportion de ceux qui parlait français à la maison s’élevait à 87,1 %, un chiffre semblable à celui du recensement précédent. L’enquête révélait que les membres d’une même famille se parlaient entre eux dans leur langue maternelle.

Des projections publiées en 2017 indiquaient que la proportion de personnes parlant le français à la maison fléchirait de 82 % en 2011 à environ 75 % en 2036. De même, l’usage de l’anglais à la maison pourrait passer de 11 % à 13 % au cours de cette période.

Mais les professeurs Veltman et Bélanger mettent en garde contre les statistiques officielles qui ne présentent pas toujours un tableau précis de la situation.

Selon M. Veltman, il existe un fort groupe de gens qui parlent le français et l’anglais à la maison. Ils sont difficiles à classer dans une catégorie.

«Nous devenons une société plus bilingue, constate-t-il. Est-ce dangereux pour le français? Je ne le sais pas.»

M. Bélanger doute que 94 % des Québécois puissent suivre une conversation en français. Il souligne la vaste opposition de la communauté anglophone à la possible obligation de devoir suivre trois cours en français au cégep, ce qui pourrait laisser entendre que le bilinguisme des anglophones n’est pas si élevé.

Marc Termote, un professeur à la retraite de l’Université de Montréal, il sera impossible d’éviter le déclin du français à cause du faible taux de natalité des Québécois français.

Citant les mesures existantes, il préfère parler d’un déclin qui s’étendra sur des siècles plutôt que sur des décennies. Le Québec, une future Louisiane, comme l’a récemment prétendu le premier ministre François Legault ? «C’est impensable», répond M. Termote.

«Je ne peux pas imaginer qu’il pense vraiment que le Québec ne comptera que deux pour cent de francophones», ajoute-t-il.

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