États-Unis: les musulmans veulent se manifester aux urnes

WASHINGTON — Lors de l’élection présidentielle de 2016, Mohamed Abukar n’appréciait pas les options devant lui, donc il n’a pas voté. Cette année, le citoyen du Michigan, âgé de 26 ans, a déjà voté — et a exhorté les autres à faire de même.

«C’est votre devoir civique» de voter, a plaidé M. Abukar, qui a voté devant la caméra de Thasin Sardar, membre du conseil d’administration du Centre islamique d’East Lansing qui souhaitait encourager les membres de la communauté à voter.

Des groupes et militants musulmans américains se sont organisés avec un sentiment d’urgence accru cet automne, mettant en place des banques téléphoniques, des assemblées virtuelles et des rassemblements visant à maximiser la participation électorale, en particulier dans les États pivots. Nombreux sont ceux qui espèrent que dans les États comptant des populations musulmanes notables, comme le Michigan, les électeurs musulmans pourront faire la différence dans des courses serrées et démontrer le pouvoir politique de la communauté.

Cette élection pourrait devenir celle «qui a servi à commencer à cristalliser la conscience politique musulmane américaine», a avancé Youssef Chouhoud, qui enseigne les sciences politiques à l’Université Christopher Newport.

Mais même après des gains historiques pour les candidats musulmans depuis l’entrée en fonction du président Donald Trump, dont l’élection de deux premières femmes musulmanes élues au Congrès en 2018, on ne sait pas dans quelle mesure les électeurs musulmans américains peuvent avoir de l’influence.

Malgré les politiques controversées de Donald Trump telles que l’interdiction d’entrée aux États-Unis pour les ressortissants de pays à majorité musulmane et les efforts du candidat démocrate Joe Biden pour rejoindre cet électorat, les musulmans, comme d’autres groupes religieux, ne sont pas monolithiques dans leur comportement politique.

M. Biden s’est adressé à un sommet des électeurs musulmans cet été et a obtenu le soutien des principaux responsables, mais il n’a pas encore développé de relations étroites dans la communauté comme son ancien rival aux primaires démocrates, Bernie Sanders.

Les musulmans représentent également une part relativement faible de la population; ils formaient moins de 1 % des électeurs aux États-Unis lors des élections de mi-mandat en 2018, selon le sondage VoteCast de l’AP.

Du potentiel pour une participation accrue

Tout de même, les organisateurs musulmans voient le potentiel de dépasser leur poids électoral cette année dans des États comme le Michigan et la Pennsylvanie, où la marge de victoire de Donald Trump était étroite il y a quatre ans.

Leur message à leurs communautés: le pouvoir vient en se présentant aux urnes.

Depuis l’élection de M. Trump, un nombre croissant de musulmans ont «reconnu que chaque vote que nous faisons est un acompte sur l’attention que chaque politicien devra porter à notre communauté à l’avenir», a déclaré Abdul El-Sayed, un militant progressiste du Michigan qui a tenté sans succès de se présenter au poste de gouverneur pour les démocrates en 2018.

«Les musulmans américains reconnaissent que le moyen le plus efficace de vaincre la montée de l’islamophobie violente est d’augmenter notre représentation politique et notre engagement civique», a soutenu Mohammed Missouri, directeur principal de Jetpac, qui offre de la formation aux musulmans américains qui souhaitent se présenter aux élections.

«La représentation musulmane est encore souvent négligée par les décideurs politiques», a ajouté M. Missouri, mais l’élan actuel oblige les élus à écouter, selon lui.

Les campagnes courtisent les électeurs

M. Biden a promis d’annuler le décret migratoire de l’administration Trump, qualifié d’antimusulman par plusieurs.

En juillet, l’ancien vice-président a affirmé lors d’un sommet organisé par le groupe musulman Emgage Action — dont le comité d’action politique a appuyé M. Biden — qu’il souhaitait convaincre les électeurs musulmans par l’affirmative, «pas seulement parce que (Trump) n’est pas digne d’être président». Emgage mène une campagne de sensibilisation qui, selon lui, a abouti à plus d’un million d’appels et deux millions de textos.

Farooq Mitha, conseiller principal de Joe Biden pour l’engagement musulman, a révélé que son initiative avait organisé plus de 150 événements depuis mars et a décrit M. Trump comme une «menace existentielle pour les musulmans américains».

La campagne Trump, quant à elle, possède sa propre coalition musulmane qui a organisé des événements virtuels. Farhana Shifa Ahmed, coprésidente de Muslim Voices for Trump, considère que le président soutient la liberté religieuse pour les principales religions abrahamiques, dont l’Islam.

«Il nous protège, nous protège de nos propres ennemis et élimine même la division entre les religions», a souligné Mme Shifa Ahmed.

Mahmoud Al-Hadidi, président du Michigan Muslim Community Council, s’attend à ce que certains musulmans américains votent pour le président Trump même s’ils ne veulent pas en faire la publicité, citant des problèmes tels que l’économie et l’application de la loi.

Les données 2018 de VoteCast ont démontré qu’environ huit électeurs musulmans sur dix soutenaient les démocrates. Selon une enquête du Pew Research Center en 2017, les deux tiers des musulmans américains s’identifiaient comme démocrates ou avaient un penchant pour le Parti démocrate.

Des obstacles au vote

L’un des obstacles à l’augmentation du taux de participation musulmane est que certains manquent d’enthousiasme pour MM. Biden ou Trump. D’autres citent des croyances religieuses pour ne pas vouloir s’impliquer dans la politique, a mentionné Raniah El-Gendi, directrice des programmes et de la sensibilisation du Conseil des relations américano-islamiques en Floride.

Mme El-Gendi et d’autres ont travaillé pour réfuter cet argument.«Une partie de notre foi est d’améliorer les environnements et les sociétés dans lesquelles nous vivons», a-t-elle dit. De nombreux militants exhortent également les électeurs musulmans à penser au-delà de la course présidentielle, soit à l’impact que d’autres élections peuvent avoir sur leur vie.

M. Abukar, l’électeur du Michigan, a raconté en entrevue qu’il était arrivé au pays comme réfugié somalien, ajoutant qu’il appréciait la diversité de son pays d’adoption. Aujourd’hui, il ressent un nouveau sens de la responsabilité civique.

«Je ne peux pas me croiser les bras cette fois-ci, a déclaré M. Abukar. Je ne peux pas permettre que des choses se produisent sans au moins faire d’efforts.»

Laisser un commentaire