Éthiopie: que se passe-t-il dans la région du Tigré?

NAIROBI, Kenya — Des civils massacrés. Des journalistes arrêtés. Des gens qui meurent de faim.

La pression s’accentue sur le gouvernement de l’Éthiopie pour qu’il permette à la communauté internationale de constater par elle-même ce qui se passe dans la région du Tigré, au même où son premier ministre, pourtant lauréat du Nobel de la paix, rejette ce qu’il appelle des «interventions partisanes».

La pression devrait attendre son paroxysme plus tard ce mois-ci, quand les États-Unis profiteront de la présidence du conseil de sécurité des Nations unies pour s’attaquer à la première crise africaine d’envergure de l’administration Biden.

Des millions de dollars en aide versés à l’Éthiopie, un important allié régional, sont en jeu.

Voici un aperçu de la situation au Tigré, dont le conseil de sécurité discutera à huis-clos jeudi.

DES CIVILS ONT ÉTÉ MASSACRÉS?

Le mois dernier, l’Associated Press, citant plusieurs témoins, a exposé au grand jour les meurtres de quelque 800 personnes dans la ville d’Axum. Une semaine plus tard, Amnistie internationale rapportait que «plusieurs centaines» de personnes avaient été tuées au même endroit, selon une quarantaine de témoins. Des soldats de l’Érythrée voisine, longtemps une ennemie des leaders du Tigré aujourd’hui en fuite, ont été pointés du doigt.

L’Éthiopie continue à nier la présence des forces érythréennes, même si le gouvernement intérimaire du Tigré nommé par le régime éthiopien dit le contraire. On s’inquiète de plus en plus que le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, qui a reçu le Nobel de la paix en 2019 pour ses efforts de paix avec l’Érythrée, se soit maintenant allié à elle dans ce conflit. L’Érythrée affirme que le reportage de l’AP sur le massacre présumé d’Axum était un «mensonge scandaleux».

Quoi qu’il en soit, des milliers de civils ont été tués alors que les forces éthiopiennes et leurs alliés traquent les anciens leaders du Tigré qui dominaient le gouvernement éthiopien avant que M. Abiy ne prenne le pouvoir en 2018. Chaque camp en est venu à considérer l’autre comme étant illégitime, puis la violence a éclaté.

Le massacre allégué d’Axum est loin d’être le seul qui aurait été perpétré au Tigré. D’autres atrocités sont dénoncées au fur et à mesure que les liens téléphoniques avec la région sont rétablis et que d’autres habitants fuient.

Des médias internationaux font ainsi état de tueries à Debre Abay et Dengelat.

Jeudi, la cheffe onusienne des droits de la personne, Michelle Bachelet, a dit que son agence a été en mesure de corroborer plusieurs incidents, dont des «massacres» à Axum et Dengelat, et elle a mis en garde contre de possibles crimes de guerre. On ne doit pas refuser aux victimes «leurs droits à la vérité et à la justice», a-t-elle dit, en demandant à l’Éthiopie de permettre à des observateurs indépendants de visiter le Tigré.

Le secrétaire d’État américain Antony Blinken a publié en fin de semaine le communiqué le plus musclé de Washington à ce jour concernant le Tigré et il s’est entretenu avec le premier ministre Abiy. Ce dernier a alors changé son fusil d’épaule concernant Axum et annoncé qu’il enquêterait sur des «allégations crédibles» dans cette ville et ailleurs.

Des groupes de défense des droits de la personne et d’autres organisations réclament des enquêtes internationales indépendantes, idéalement dirigées par l’ONU, en faisant valoir qu’un gouvernement accusé d’atrocités ne peut s’auto-enquêter.

LES JOURNALISTES PEUVENT-ILS RAPPORTER DU TIGRAY?

Oui, mais à leurs risques et périls. L’Éthiopie permet depuis quelques jours à une poignée de médias étrangers de visiter le Tigré — la permission a été refusée à l’AP — mais plusieurs journalistes éthiopiens qui collaboraient avec eux ont rapidement été arrêtés.

Au moment même où elle annonçait cet accès médiatique limité, l’Éthiopie sommait les journalistes de bien se comporter. Un communiqué gouvernemental prévenait mercredi que les forces éthiopiennes «assureront la sécurité» des journalistes dans les zones du Tigré qu’elles contrôlent, mais que ceux qui en sortent le font à leurs risques et périls.

Les journalistes qui enfreignent les lois nationales, a-t-on ajouté, «notamment en venant en aide à des (criminels) devront répondre de leurs actes».

Le Comité pour la protection des journalistes a dénoncé les actions éthiopiennes cette semaine, déclarant que «la rareté des reportages indépendants provenant du Tigré pendant le conflit était déjà hautement inquiétante. Maintenant, l’arrestation (de journalistes) par l’armée éthiopienne suscitera inévitablement la peur et l’auto-censure».

Sans un accès libre au Tigré, il est difficile d’évaluer le sort de quelque six millions de personnes quatre mois après que la région ait été coupée du monde.

EST-CE QUE DES GENS MEURENT DE FAIM?

Oui, selon des dirigeants locaux, mais l’ampleur du problème reste nébuleuse. Si l’aide humanitaire à destination du Tigré s’est accélérée depuis quelques semaines, les intervenants préviennent qu’elle est loin d’être suffisante et environ 80 % de la région demeure inaccessible.

Lançant son avertissement le plus clair à ce jour, la Croix-Rouge éthiopienne a indiqué le mois dernier que des milliers de personnes souffriraient de la faim dans un mois, et des dizaines de milliers dans deux mois, si l’aide humanitaire n’était pas augmentée.

Le gouvernement éthiopien a annoncé mercredi avoir fourni une aide alimentaire à 3,8 millions de personnes. Il a répété que les organisations humanitaires ont un accès libre au Tigré.

Les travailleurs humanitaires racontent une histoire bien différentes, citant l’obstruction des responsables et le manque de sécurité. Une carte publiée cette semaine par l’ONU montre que le Tigré est essentiellement inaccessible au-delà des grandes villes et des grands axes routiers.

Les combats, qui se poursuivent dans plusieurs secteurs du Tigré, ont éclaté à la veille des récoltes dans cette région essentiellement agricole et chassé un nombre inconnu de gens de chez eux. Des témoins font état de pillages par les soldats érythréens et de récoltes incendiées. Des forces provenant de la région voisine de l’Amhara auraient aussi occupé des portions du Tigré.

Un dirigeant intérimaire du Tigré, Gebremeskel Kassa, a admis à la BBC britannique cette semaine qu’on est sans nouvelles d’un million de personnes.

– Par Cara Anna, The Associated Press

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