Facebook cible la désinformation avant l’élection

SAN FRANCISCO — À deux mois seulement de l’élection présidentielle américaine, Facebook a décidé de s’attaquer à la désinformation politique présentée sur sa plateforme, ce qui représente une admission tacite que des faussetés qui pourraient influencer l’issue du scrutin circulent allègrement sur le géant des réseaux sociaux.

La compagnie a récemment annoncé qu’elle imposera des restrictions aux nouvelles annonces politiques pendant la semaine avant le vote, et qu’elle retirera l’information inexacte concernant la COVID-19 et le déroulement du scrutin. Des liens menant aux résultats officiels seront aussi ajoutés aux messages des candidats et partis qui clament victoire trop rapidement.

«Cette élection ne sera pas ‘business as usual’. Nous avons tous la responsabilité de protéger notre démocratie, a indiqué en ligne le grand patron de Facebook, Mark Zuckerberg. Cela veut dire d’aider les gens à s’inscrire et à voter, et de prendre des mesures pour réduire le risque de violence et d’instabilité.»

Des militants ont salué ces nouvelles politiques, tout en prévenant qu’il reviendra à Facebook de voir à leur respect. D’autres experts se demandent si cela fera vraiment une différence.

Siva Vaidhyanathan, un expert de Facebook à l’Université de la Virginie, estime que la compagnie a dernièrement de nouveau témoigné de son incapacité à faire disparaître les informations dangereuses, quand elle a été incapable d’empêcher la circulation de messages demandant à des militants armés de l’extrême droite de se rendre à Kenosha, au Wisconsin.

«Le plus gros problème de Facebook a toujours été le respect des règles, a-t-il dit. Même quand la compagnie met en place des politiques raisonnables dont l’objectif semble noble, sa taille même met tout ça en échec. Je ne suis donc pas très optimiste que tout ça soit très efficace.»

La gestion de la désinformation par Facebook et d’autres réseaux sociaux retient plus que jamais l’attention, puisque plusieurs candidats – dont le président Donald Trump – font circuler des informations erronées et que la Russie tente d’interférer avec la politique américaine.

Facebook s’attire depuis longtemps les critiques pour ne pas vérifier la véracité des annonces politiques ou pour ne pas limiter la façon dont elles ciblent de petits groupes de gens.

Dans une nation aussi polarisée, et face à une élection dont l’issue pourrait ne pas être connue avant plusieurs jours ou même plusieurs semaines, il pourrait y avoir un «risque accru d’instabilité civile à travers le pays», a reconnu M. Zuckerberg.

Des groupes de défense des libertés civiles affirment avoir fait pression auprès de M. Zuckerberg et d’autres dirigeants de Facebook pour obtenir ces changements.

«Ce sont des étapes vraiment importantes, mais tout dépendra de la volonté (de Facebook) de faire respecter les règles, a dit Vanita Gupta, qui dirigeait la division des droits civiques du département de la Justice sous Barack Obama et qui dirige maintenant la Leadership Conference on Civil and Human Rights. Je pense que cette volonté va être mise à l’épreuve très rapidement.»

M. Trump a refusé en juillet de s’engager à respecter l’issue de l’élection, balayant du revers de la main les sondages qui donnent une avance confortable au candidat démocrate Joe Biden. M. Trump a aussi prétendu, erronément, que le recours accru au vote postal engendré par la pandémie ouvrira la porte à une fraude électorale.

Cela suscite de grandes inquiétudes quant à la volonté du président et de ses partisans de respecter la volonté des électeurs.

Les nouvelles mesures, explique Facebook, interdiront aux politiciens et à leurs campagnes de lancer de nouvelles annonces pendant la semaine précédant l’élection. Ils pourront toutefois continuer à faire circuler les annonces existantes ou changer comment elles sont ciblées. On s’attend aussi à ce que plusieurs électeurs votent par la poste bien avant le 3 novembre.

Une porte-parole de la campagne Trump, Samantha Zager, a dénoncé cette interdiction des nouvelles annonces politiques, estimant que cela empêchera le président de se défendre sur la plateforme pendant les sept dernières journées de la campagne.

Les messages qui contiennent des informations clairement incorrectes concernant le vote ou le coronavirus seront aussi retirés. Les utilisateurs ne pourront transférer un article qu’à un maximum de cinq autres personnes sur Messenger, le système de messagerie de Facebook.

La compagnie collaborera aussi avec l’agence Reuters pour fournir les résultats officiels de l’élection et rendre l’information facilement accessible.

Après avoir été pris de court par les efforts russes pour interférer avec l’élection présidentielle de 2016, des géants comme Facebook, Google et Twitter ont adopté des mesures pour empêcher que cela ne se reproduise. Cela implique le retrait de messages, groupes et comptes qui se rendent responsables d’un «comportement malhonnête coordonné» et le renforcement de la vérification des annonces politiques.

Twitter a choisi l’an dernier de carrément interdire ce genre d’annonces. Puis, jeudi, Twitter a annoncé que dès la semaine prochaine, les messages malhonnêtes qui tentent de miner la confiance du public envers les élections seront éliminés ou étiquetés. On visera par exemple les messages qui contiennent des allégations erronées de fraude électorale.

M. Zuckerberg prétend que Facebook a retiré, au cours des dernières années et à travers le monde, plus de 100 réseaux qui se rendaient responsables de tels gestes.

«Seulement cette semaine nous avons éliminé un réseau de 13 comptes et deux pages qui essayait de leurrer les Américains et d’amplifier les divisions», a-t-il dit.

Mais les experts et même des employés de Facebook disent que les mesures n’ont pas suffi à freiner la propagation de la désinformation – y compris celle qui provient de politiciens ou qui circule sous la forme de vidéos truquées. Cette dissension interne a possiblement incité M. Zuckerberg à agir, selon Joan Donovan, une experte de la désinformation à Harvard.

«C’est vraiment toute une volte-face pour Facebook, qui affirme depuis longtemps ne pas avoir la volonté de modérer le discours politique, et aujourd’hui ils tracent des lignes très nettes. Je pense que leur compagnie ne pourrait pas survivre à quatre autres années de scandale», a-t-elle dit.

Facebook se réfugiait précédemment derrière la liberté d’expression pour expliquer pourquoi elle laissait des politiciens comme Donald Trump faire circuler des faussetés concernant le vote.

Zen Soo, The Associated Press

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