Femmes autochtones: Ottawa obtient une note d’«échec», faute d’un plan d’action

OTTAWA — Sonya Nadine Mae Cywink a été portée disparue en Ontario à la mi-août 1994, le jour de son 31e anniversaire.

Elle était enceinte.

Elle avait prévu de célébrer son anniversaire en assistant à un match des Blue Jays de Toronto avec sa sœur, Meggie Cywink. Mais elle ne s’est jamais présentée.

Onze jours plus tard, son corps a été retrouvé sur le Lieu historique national des Remblais-de-Southwold, au sud de London, en Ontario, revêtu uniquement d’un tee-shirt et de chaussettes. Elle serait morte d’un traumatisme contondant.

«Évidemment, mon deuil et l’angoisse de ne jamais savoir ce qui s’est passé dans les derniers instants de la vie de Sonya m’ont hanté», a déclaré Mme Cywink mercredi.

Elle a ajouté qu’elle était déçue que les efforts déployés durant la longue Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées n’aient pas conduit à des changements.

«Les familles, les communautés et les alliés n’ont pas été informés de ce que les gouvernements — fédéral ou provincial — ont fait au cours de la dernière année dans ce dossier», a-t-elle mentionné.

«Je peux vous dire que, quoi qu’il en soit, cela n’a eu que peu ou pas d’impact sur les familles des victimes, a résumé Mme Cywink. Cela ne nous a apporté aucun réconfort et cela n’a pas changé la violence à laquelle nous sommes témoins ni le génocide auquel nous survivons.»

Le rapport définitif sur l’enquête, rendu public le 3 juin 2019, a conclu que des décennies de racisme systémique et de violations des droits de la personne avaient contribué à la mort et à la disparition de centaines de femmes et de filles autochtones et que cela constituait un génocide.

Dans un document publié mercredi pour souligner l’anniversaire de la publication du rapport, l’Association des femmes autochtones du Canada affirme constater que peu de choses ont été faites au cours des 12 derniers mois pour répondre aux 231 appels à la justice contenus dans le rapport. Le gouvernement fédéral obtient donc un «échec retentissant», selon l’Association.

«Plutôt qu’un plan d’action national, nous nous retrouvons avec une absence de plan d’action», a estimé la présidente de l’association, Lorraine Whitman.

«La triste réalité est que nous ne pouvons pas nous permettre de rester indifférent face à la violence qui continue de faire des victimes parmi les femmes des Premières Nations, métisses et inuites.»

La semaine dernière, la ministre des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett, a déclaré qu’Ottawa retardait la publication prévue ce mois-ci du plan d’action national en raison de la pandémie de COVID-19.

Mme Bennett a dit être consciente de l’urgence de la situation et de l’impatience des gens, mais elle a noté que bon nombre de ceux qui sont au front durant la crise de la COVID-19 sont également ceux avec qui Ottawa doit travailler sur un plan d’action national.

Mme Whitman a répliqué que l’utilisation de la pandémie comme excuse pour ne pas mettre en œuvre un plan est une «double gifle» pour les femmes autochtones qui sont confrontées à des risques de violence encore plus grands en raison de mesures d’isolement visant à ralentir la propagation du nouveau coronavirus.

«Ce sont des choses que nous avons essayé de dire au gouvernement, mais ils écoutent peu», a expliqué Mme Whitman.

Dans un communiqué conjoint publié mercredi, les quatre commissaires de l’enquête nationale ont affirmé qu’ils «déplorent l’inaction de certains gouvernements».

«Comme le soutient le rapport final, les appels à la justice ne sont pas de simples recommandations ou une énumération des meilleures pratiques — ce sont des impératifs juridiques enracinés dans les obligations du Canada en vertu des normes et lois internationales et nationales relatives aux droits de la personne», ont déclaré les commissaires.

«Comme l’attestent les taux de violence actuels, les droits fondamentaux et les droits autochtones des femmes, filles et personnes (bispirituelles) autochtones continuent d’être violés quotidiennement au Canada, et les femmes, filles et personnes (bispirituelles) autochtones continuent d’être victimes de violence coloniale, de violence physique, de disparitions et de meurtres.»

Mme Bennett, la ministre des Femmes et de l’Égalité des genres Maryam Monsef, le ministre de la Justice David Lametti, le ministre des Services aux Autochtones Marc Miller, le ministre du Patrimoine canadien Steven Guilbeault et le ministre de la Sécurité publique Bill Blair ont également publié une déclaration pour souligner l’anniversaire.

Dans leur communiqué, ils affirment que la violence contre les femmes autochtones est une «tragédie nationale qui se poursuit» et à laquelle les gouvernements s’efforcent de mettre fin.

Bien que le travail sur un plan d’action national se poursuive, les ministres ont dressé une liste de certaines initiatives fédérales déjà mises en oeuvre pour commencer à résoudre les problèmes identifiés dans le rapport provisoire de l’enquête, qui a été publié en 2017, et les appels à la justice contenus dans le rapport final.

Ces initiatives comprennent: des mesures législatives sur les langues autochtones, des mesures législatives pour donner aux communautés autochtones le contrôle de leurs systèmes de protection de l’enfance et l’élimination de la discrimination fondée sur les genres de la Loi sur les Indiens.

«Nous sommes conscients qu’il reste encore beaucoup de travail à faire et nous nous engageons à mettre en place des mesures concrètes pour assurer la sécurité des femmes, des filles et des personnes LGBTQ et bispirituelles autochtones, et pour inverser la perte d’autonomisation amenée par la colonisation», ont indiqué les ministres dans leur déclaration commune.