Fêter ses 100 ans en temps de pandémie, ou comment célébrer du haut de son balcon

MONTRÉAL — Fernande Choquette a eu 100 ans aujourd’hui. Mais elle ne pourra pas avoir une fête entourée de sa famille: la COVID-19 leur a gâché ce plaisir. Le virus ne lui a toutefois pas enlevé sa force de caractère: «Quand on n’a pas le choix, il faut s’habituer», nous dit-elle.

On n’a pas tous les jours 100 ans.

Mme Choquette aurait normalement eu une grande fête avec ses enfants, ses petits-enfants et ses arrière-petits-enfants.

Mais la centenaire habite maintenant dans un CHSLD à Québec, en face de la maison où elle a élevé sa famille. Elle a échappé à la COVID-19. Mais comme bien d’autres Québécois vivant dans une résidence pour aînés, il y a des restrictions pour les visites: seuls ses enfants peuvent y aller et encore, un seul à la fois, pour éviter la propagation du coronavirus. Ses proches ont donc dû faire une croix sur la fête qu’ils planifiaient, une autre déception causée par la COVID-19.

Son fils André Monfette a demandé une permission spéciale pour l’occasion au CHSLD, mais ne l’a pas obtenue. La région de Québec est en «zone rouge», sous haute surveillance des autorités de santé publique. 

Sa mère devra donc sortir sur son balcon dans le froid de novembre pour voir ses enfants et petits-enfants assemblés devant la résidence. Et elle aura des «appels vidéo» des autres, pendant que son fils tiendra sa tablette devant elle. 

Elle refuse de se plaindre. 

Car elle en a vu d’autres dans sa vie. La mort de son fils aîné à 19 ans dans un accident de la route — la plus grande épreuve de sa vie, dit-elle —, ses sept fausses couches et la guerre avec son lot d’anxiété et de restrictions. 

Malgré ce qu’elle a vu au cours des décennies, elle reconnaît n’avoir jamais imaginé vivre une telle période qui bouleverserait la vie de tous comme le fait cette pandémie. Une première, malgré ses cent ans. «Même aujourd’hui, il y a encore des choses nouvelles, tous les jours».

Fernande Choquette s’était habillée et maquillée avec soin pour l’entrevue qui s’est déroulée par visio-conférence, lors de laquelle elle a partagé sa vie.

La femme, qui a grandi à Montréal dans le quartier Mile-End, est née le 14 novembre 1920, avec la fin de la Première Guerre mondiale. 

Son père était électricien et possédait une petite entreprise de réparation d’appareils électriques. Pendant la Seconde Guerre mondiale, c’est Fernande qui tient le fort, avec sa mère et ses sœurs, car son père était décédé: elle s’occupe du commerce, fait la comptabilité et répare les petits appareils électriques et les outils. 

Mme Choquette se rappelle de cette période de guerre, et de l’inquiétude qui régnait, partout, tout le temps. La nourriture était rationnée et obtenue avec un système de coupons pour le café, le thé, le beurre, et la viande, entre autres. Les médicaments se faisaient rares et étaient difficiles à obtenir, dit-elle. Beaucoup avaient des proches au front: «on attendait toujours la malle, on attendait toujours les mauvaises nouvelles», se souvient-elle.

Puis un certain Clément Monfette, de l’épicerie d’en face, se met à lui faire la Cour. Il est appelé sous les drapeaux et veut épouser la jeune femme. Elle refuse: et s’il revient blessé?

Le jeune homme devra attendre. Il rentre au pays en un morceau, mais avec un tympan perforé par un coup de canon. Il obtient sa main: elle a alors 22 ans. 

Ils travaillent côte à côte dans l’entreprise familiale «E. Choquette Électrique». Puis le couple va ouvrir en 1955 une succursale à Québec, dans le secteur de Limoilou, fort de l’expérience acquise par Fernande dans le commerce de son père. «J’ai travaillé toute ma vie», dit-elle avec fierté.  

Fernande Choquette ne pensait jamais que sa vie allait s’étendre sur un siècle.

Jeune, elle était souvent malade, au point où elle a dû être retirée de l’école. «Je ne pensais pas vivre si longtemps».

Elle aurait bien aimé une fête pour avoir les membres de sa famille près d’elle, «et manger du gâteau avec eux».

«Pas une grosse fête, rectifie-t-elle, parce que c’est beaucoup de trouble pour les organisateurs».

 Est-elle déçue? Oui, mais ce n’est de la faute de personne, répond-elle avec un doux sourire.

«Quand on n’a pas le choix, il faut s’habituer», dit-elle. «Quand même bien je m’inquiéterais et je pleurerais, je ne peux pas faire autrement».

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