Fidji: le patron d’une université est sommairement expulsé du pays

WELLINGTON, Nouvelle-Zélande — Le directeur de l’Université du Pacifique Sud (UPS) et sa femme dormaient chez eux, sur l’archipel de Fidji, quand ils ont été réveillés par un tumulte vers minuit.

Une quinzaine d’agents gouvernementaux en civil avaient encerclé leur maison dans la capitale, Suva, a dit le vice-chancelier Pal Ahluwalia. Après une querelle à la porte, quatre agents l’ont pourchassé dans la maison pendant qu’il essayait désespérément d’utiliser son téléphone.

Les agents ont confisqué tous leurs appareils, même leurs montres intelligentes, et ne leur ont donné que quelques minutes pour faire leurs valises.

L’enseignant avait juré d’éradiquer la corruption depuis son entrée en fonction deux ans plus tôt, dans cette université considérée comme un phare de coopération régionale. Il se retrouve maintenant au coeur d’une querelle acrimonieuse qui menace de déchirer les relations régionales dans le Pacifique Sud.

Dans son empressement d’obéir aux agents, M. Ahluwalia, qui est diabétique, a oublié certains de ses médicaments. Sa femme Sandy Price — qui enseigne les soins infirmiers à l’Université nationale de Fidji — et lui ont été conduits jusqu’à l’aéroport et mis à bord d’un avion tout juste avant 10 h, heure locale, jeudi. Environ dix heures après avoir été réveillés, on leur a remis leurs appareils et ils ont été déportés vers leur pays d’origine, l’Australie.

«Nous étions ébranlés. Nous le sommes encore, a dit M. Ahluwalia vendredi, lors d’une conversation téléphonique avec l’Associated Press depuis l’hôtel de Brisbane où le couple a été mis en quarantaine. On dirait que les dénonciateurs ne sont pas bien vus à Fidji.» 

Leur déportation représente une intensification dramatique de la dispute qui entoure la gestion de la plus importante université du Pacifique Sud. Accueillant plus de 28 000 étudiants, l’université est la propriété conjointe de 28 pays, qui y ont chacun leur propre campus. La structure inhabituelle de l’université est conçue pour couvrir une région trois fois grande comme l’Europe.

M. Ahluwalia, qui détient un doctorat de l’université australienne de Flanders et qui a déjà enseigné à l’Université de la Californie à San Diego, dit qu’il a commencé à s’inquiéter de la corruption peu après son arrivée à l’UPS. En 2019, il a soumis un rapport de 11 pages, en plus de centaines de pages de preuves, au comité exécutif de l’université.

Les documents détaillent de multiples allégations époustouflantes: le salaire d’un gestionnaire aurait été multiplié par huit en neuf ans; le directeur d’un institut empocherait son salaire, plus la moitié du salaire du poste vacant de son adjoint; un dirigeant aurait pris 28 jours de congés payés pour développement professionnel en six semaines et aurait ensuite été payé pour 117 autres journées du même genre.

En secouant l’université, M. Ahluwalia s’est retrouvé en conflit avec d’autres gestionnaires, dont certains qui entretiennent des liens étroits avec le gouvernement de l’archipel. Il s’est notamment heurté au chancelier Winston Thompson, un ancien diplomate fidjien.

M. Thompson, qu’il n’a pas été possible de joindre pour obtenir ses commentaires, a déclaré à la station de radio RNZ l’an dernier que l’université était en proie à une crise de gouvernance et que les gestionnaires ne faisaient pas leur boulot. Un comité dirigé par M. Thompson a brièvement suspendu M. Ahluwalia tard l’an dernier, avant de le réinstituer au sein du conseil universitaire.

Jonathan Pryke, le responsable du Programme des îles du Pacifique pour l’Institut Lowy, un groupe de recherches australien, suit la querelle de près, mais il a été pris de court par les développements de cette semaine.

«Tout ça est incroyable, et on en ressentira les répercussions pendant des années, a-t-il dit. J’espère que l’UPS n’a pas été blessée mortellement.»

Toute l’information n’a pas été rendue publique, a-t-il dit, mais il semblerait que les intentions de M. Ahluwalia étaient nobles.

«Il aurait pu mieux jouer ses cartes, considérant l’environnement culturel, a dit M. Pryke. Il voulait faire le ménage, mais clairement il est allé trop loin. La vieille garde a suffisamment d’appuis domestiques pour en faire un vrai combat. Ils ont choisi l’option nucléaire.»

Le gouvernement de Fidji est dirigé par le premier ministre Frank Bainimarama, qui a tout d’abord pris le pouvoir lors d’un coup d’État militaire, avant d’être élu démocratiquement. Il explique que M. Ahluwalia et sa femme ont dû partir parce qu’ils ont contrevenu à une loi d’immigration qui stipule que les étrangers ne doivent pas troubler la paix, la moralité publique ou la bonne gouvernance de Fidji.

«En tant que pays souverain, Fidji continuera à adopter une attitude de tolérance zéro face à toute infraction à sa loi sur l’immigration», a dit le gouvernement.

Le communiqué gouvernemental a suscité plus d’un millier de réponses sur Facebook, et plusieurs Fidjiens ont demandé des précisions concernant ce qu’on reprochait au couple. Le gouvernement n’a pas répondu.

M. Pryke explique que Fidji tend à voir l’université comme une institution nationale puisqu’elle se trouve sur son territoire et qu’elle accueille majoritairement des étudiants fidjiens. M. Bainirama et ses collègues sont probablement frustrés de ne pas la contrôler entièrement. D’autres pays la considèrent comme une institution régionale et observent la situation avec consternation, a-t-il ajouté.

Le moment de la déportation n’aurait pas pu être plus mal choisi, selon M. Pryke, puisque la région se querelle aussi concernant la direction du Forum des îles du Pacifique, une autre organisation qui dépend de la coopération régionale.

L’Australie et la Nouvelle-Zélande, qui financent partiellement l’université, ne se sont pas vraiment mouillées jusqu’à présent. Le premier ministre australien Scott Morrison a expliqué vendredi qu’il s’abstient de commenter pour ne pas envenimer encore plus la situation.

Pendant ce temps, M. Ahluwalia veut continuer à se battre. Si Fidji peut le forcer à partir, a-t-il dit, on ne peut le contraindre à démissionner et il entend continuer à faire son travail. Mais tout ça reste à voir, puisqu’il a été exclu vendredi d’une rencontre virtuelle du conseil universitaire.

– Par Nick Perry, The Associated Press

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