Fiona a démontré la nécessité de s’adapter aux catastrophes naturelles

HALIFAX — Alors qu’elle se tenait près des restes de maisons détruites à Port aux Basques, à Terre-Neuve, Denise Anderson a déclaré qu’il lui était difficile de continuer à vivre près de l’océan après qu’une tempête meurtrière eut laissé présager la violence du climat à venir.

«J’ai grandi dans cette région, je voulais revenir dans cette région, mais maintenant je ne suis plus si sûre de le vouloir», a-t-elle dit deux jours après que la tempête post-tropicale Fiona eut endommagé la maison où elle vit depuis trois ans, détruit les maisons de ses voisins et emporté une femme de la région vers la mer.

Partout sur la côte est, des résidants signalent les mêmes inquiétudes sur la façon dont le changement climatique changera leurs vies. Tandis que les citoyens reconstruisent leurs maisons et font face à des semaines sans électricité, les dirigeants politiques se demandent comment ils vont préparer les côtes et les réseaux électriques pour faire face à la prochaine tempête. 

À environ 200 kilomètres au sud de l’autre côté du détroit de Cabot, à Reserve Mines, en Nouvelle-Écosse, Reggie Boutilier regardait une partie manquante de son toit se demandait quand la prochaine tempête viendrait. «Ce n’est que le début de la saison des ouragans, et je pense que nous partons du mauvais pied», a-t-il mentionné le lendemain du passage de Fiona.

Les prédictions scientifiques sur ce qui va arriver ne sont pas rassurantes.

Le rapport sur le climat changeant du Canada, un rapport fédéral de la science du climat publié en 2019, a indiqué que les émissions de combustibles fossiles augmentent probablement l’intensité des tempêtes tropicales qui se forment dans le sud de l’Atlantique et se dirigent vers le Nord jusqu’à la côte canadienne.

Blair Greenan, un scientifique fédéral de l’Institut océanographique de Bedford qui a travaillé sur le rapport, a déclaré dans une entrevue que les températures de l’eau au large des Maritimes ont augmenté de 1,5 °C au cours du siècle dernier, ajoutant une puissante source d’énergie accrue pour les tempêtes.

Anya Waite, professeure d’océanographie à l’Université Dalhousie, a déclaré que la réalité «qui donne à réfléchir» est que l’eau plus chaude projette de la chaleur et de l’humidité dans des tempêtes comme Fiona, leur donnant une durée plus longue et, souvent, un chemin plus large.

Des tempêtes qui durent plus longtemps 

Alors que les porte-parole des services publics ont qualifié Fiona «d’historique» dans leurs communiqués de presse, Mme Waite – également directrice scientifique de l’Ocean Frontier Institute – a indiqué que les tempêtes de cette ampleur deviendraient de plus en plus courantes. «Nous aurons des tempêtes qui durent beaucoup plus longtemps, car les eaux de surface sont beaucoup plus chaudes», a-t-elle expliqué.

Un «un parfait trio gagnant» de conditions – l’élévation générale du niveau de la mer au cours du siècle dernier créée par la fonte des glaciers, les ondes de tempête et la baisse des pressions barométriques pendant les tempêtes – augmente également la probabilité que les côtes soient inondées pendant les ouragans, a-t-elle ajouté.

«En termes d’adaptation […], l’une des principales choses [à retenir] est que nous devrons simplement nous éloigner de la côte, a-t-elle soutenu. Nous aimons tellement la côte que les gens s’accrochent à leur dernier rocher alors qu’il coule. Nous ne pouvons pas faire ça.»

Le chef du Parti vert de l’Île-du-Prince-Édouard, Peter Bevan-Baker, a vu un paysage modifié lorsqu’il a parcouru l’Île vendredi dernier, avec des milliers d’arbres abattus, des granges d’agriculteurs détruites et des plages qui définissent l’Île soudainement emportées par les eaux. «L’île a changé à jamais», a-t-il dit dans une entrevue. 

Pendant ce temps, des milliers de personnes sont toujours sans électricité près de deux semaines après le passage de la tempête, et les plaintes ont augmenté concernant le manque de produits de base tels que le chauffage, l’électricité, l’essence et même la nourriture pour les personnes âgées dans des bâtiments gérés par la province.

Pourtant, lors de séances d’information la semaine dernière, les services publics privés Nova Scotia Power et Maritime Electric, qui desservent l’Île-du-Prince-Édouard, ont rejeté l’idée d’enfouir les lignes électriques, affirmant que les lignes souterraines coûteraient jusqu’à dix fois plus cher sans éliminer le risque de pannes.

M. Bevan-Baker a déclaré que ce genre de réponses «standard» ne tiennent pas en compte la réalité des changements climatiques. «Je comprends qu’enterrer des lignes est une proposition extrêmement coûteuse, mais il en va de même pour la reconstruction si c’est une tempête comme celle-ci se produit toutes les quelques années», a-t-il affirmé. 

S’éloigner du rivage 

Le directeur du Centre d’adaptation climatique de l’Université de Waterloo, Blair Feltmate, a indiqué que même si de nouvelles études sur la façon dont les services publics devraient s’adapter pourraient être utiles, le moment d’agir est arrivé avec les rafales de 170 kilomètres à l’heure qui ont secoué la région.

La planification de scénarios sans fin peut devenir «un substitut à l’action», a-t-il déclaré dans une entrevue. 

Il estime que là où des logements ou des infrastructures ont été détruits près du rivage, la reconstruction doit avoir lieu plus à l’intérieur des terres. Plus important encore, il faut définir les potentiels dommages côtiers sur l’ensemble de la région atlantique, afin de fixer des règles de construction prenant en compte l’adaptation au climat.

Les solutions varieront. Dans certains cas, des digues plus hautes protégeront les villes; dans d’autres, le développement peut devoir reculer, tandis que les vasières et les marais sont créés pour absorber une partie de la fureur de la mer, selon M.  Feltmate.

À l’Île-du-Prince-Édouard, il y a près de 30 000 terrains non aménagés près de la côte, et pourtant, il n’y a toujours pas de plan provincial d’aménagement du territoire tenant compte des futures ondes de tempête, soulève M. Bevan-Baker. 

Joanna Eyquem, une géoscientifique qui travaille également avec le Centre d’adaptation climatique de l’Université de Waterloo, a déclaré que les fournisseurs d’infrastructures clés –qu’il s’agisse de services publics, de chemins de fer ou de ports – «doivent vraiment relever le défi de l’adaptation» et tenir compte du changement climatique dans tout ce qu’ils font, ce qui n’est pas encore universel au Canada.

En comparaison, au Royaume-Uni, la plupart des organisations et entreprises similaires présentent des rapports sur les progrès réalisés en matière d’adaptation au climat tous les cinq ans, en plus de procéder à des divulgations financières obligatoires liées au climat chaque année, a-t-elle ajouté.

M. Feltmate a déclaré que les citoyens ordinaires devaient également agir. Ses études montrent que de nombreux propriétaires dans les zones sujettes aux inondations n’ont toujours pas de générateurs pour faire fonctionner les pompes de drainage en cas de panne de courant et n’ont pas nivelé leur terrain pour éloigner les précipitations des bâtiments.

Bien qu’une partie de l’adaptation soit coûteuse, M. Feltmate souligne que des recherches indiquent que pour chaque dollar dépensé – que ce soit pour couper des arbres autour des lignes électriques ou pour créer des réseaux électriques plus décentralisés – cela permet d’économiser cinq à six dollars en dommages évités.

Après de violentes tempêtes antérieures, telles que Juan en 2003 et Dorian en 2019, des messages similaires ont été véhiculés, et les gouvernements de la région ont brièvement semblé attentifs à l’évolution des réalités. Mais lors des campagnes électorales qui ont suivi, les politiques d’adaptation au climat n’ont été que très sommairement évoquées et l’attention s’est reportée sur les systèmes de santé en difficulté.

Cette fois sera-t-elle différente, après le remplacement des toits, la reconstruction des ports et le réapprovisionnement des congélateurs ? Certains signes montrent que, même si les responsables tardent à changer de cap, l’urgence est en train de s’imposer au niveau local.

À Burnt Islands, à Terre-Neuve, le pêcheur Murray Hardy a fait le tour de son sous-sol après avoir pelleté la boue déposée par le raz-de-marée de Fiona, disant qu’il se préparerait au prochain ouragan en vidant l’espace et en remplaçant le gypse avant que la moisissure ne s’installe.

«Qu’est-ce que je vais faire ? Vous avez votre maison, a-t-il répondu, lorsqu’on lui a demandé si un déménagement était envisageable. Je m’attends à ce que cela se reproduise. Tout ce dont ils parlent, c’est du réchauffement de la planète, des marées et tout ça. Je vais juste nettoyer tout ça.»

— En collaboration avec Holly McKenzie-Sutter. 

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