Fusillades, avortement, Trump: des Américains vont-ils vraiment préférer le Canada?

WASHINGTON — Les données d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada montrent une constante croissance du nombre de personnes en provenance des États-Unis qui obtiennent leur résidence permanente au Canada depuis 2015.

Après une chute abrupte des demandes en 2020 en raison du déclenchement de la pandémie de COVID-19, le nombre de demandes américaines acceptées a atteint 11 950 en 2021, soit le nombre le plus élevé depuis au moins 1980. À titre comparatif, 7655 demandes avaient été acceptées en 2015.

Jusqu’ici, l’année 2022 annonce aussi un bilan chargé alors que les 3235 demandes approuvées au premier trimestre représentent le plus haut total enregistré au cours des huit dernières années pour une période de trois mois.

Au total, 70 330 demandes de résidence permanente en provenance des États-Unis ont été approuvées par le Canada depuis la fin de l’année 2014, dont 5040 en cinq mois seulement en 2022.

Les Américains aux opinions progressistes ne manquent pas d’arguments pour avoir envie de s’exiler vers le nord.

Il n’y a pas que la suite incessante de tueries de masse, l’attaque draconienne contre le droit à l’avortement ou la possibilité de voir Donald Trump effectuer un retour à la Maison-Blanche qui poussent Mackenzie Fresquez à envisager de s’installer au Canada.

Pour elle, c’est plutôt la prise de conscience qu’aux États-Unis, un pays censé admirer la vision d’Abraham Lincoln d’un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, elle se sent totalement impuissante.

«On se sent tout simplement sans espoir», mentionne Mme Fresquez âgée de 29 ans. Elle vit présentement en banlieue de Denver, à Lakewood, avec son mari Isaac.

Les deux sont des amoureux de la nature qui travaillent comme arpenteurs-géomètres au Colorado. Mme Fresquez s’y est installée après avoir quitté son Ohio dans l’espoir, un jour, de fonder une famille à l’ombre des Rocheuses.

Mais envoyer ses enfants à l’école, aux États-Unis, ne semble plus être la meilleure idée, dit-elle. Et rien ne lui laisse croire que cela va changer.

«Même si l’on élit toutes les bonnes personnes — ce qui est déjà difficile dans un pays aussi divisé — c’est la manière dont notre gouvernement est organisé et comment il fonctionne en ce moment», déplore-t-elle.

«J’ai tout simplement l’impression que je ne peux rien y faire. Même si je me lançais à fond dans le militantisme et que je réussissais à convaincre tout le monde de voter — je ne sais même pas si cela changerait quelque chose», se décourage la jeune femme.

Son État d’adoption porte un lourd passé en matière de tueries: Littleton, lieu du massacre de l’école secondaire Columbine en 1999, est située tout près, tout comme Aurora, où un tireur a abattu 12 personnes lors d’une première de film dans un cinéma il y a une décennie.

Depuis mai, trois tueries se sont succédé — Buffalo, Uvalde et Highland Park — faisant 36 morts en deux mois, dont 19 enfants dans une école primaire.

L’an dernier, un ami de Mme Fresquez se trouvait dans une épicerie de Boulder 20 minutes à peine avant qu’un tireur n’y entre pour tuer dix personnes. «Ce sont des choses comme ça qui me rappellent que ça peut arriver n’importe où», s’inquiète-t-elle.

Plusieurs ont encore en tête la décision de la Cour suprême, le mois dernier, d’invalider la décision Roe vs Wade, rendue en 1973, et qui garantissait depuis près de 50 ans, le droit des femmes à obtenir une interruption de grossesse de manière légale et sécuritaire.

Mackenzie Fresquez, dont l’époux est hispanique, dit craindre l’effondrement de la séparation entre l’État et l’Église dans un pays où une Cour suprême conservatrice s’efforce de redessiner radicalement les contours sociaux et culturels de la société américaine.

Ainsi, le couple songe à déménager en Alberta et à obtenir des permis de travail en vertu de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique qui encadre le processus pour une soixantaine de professions.

«Il y a d’autres précédents qui s’appuient sur le même genre de jurisprudence qu’ils ont nié en invalidant l’arrêt Roe, l’un de ceux-là est le mariage interracial», observe-t-elle.

«Ça peut peut-être sembler un peu extrême, mais que se passerait-il si une chose comme celle-là était invalidée? Est-ce que notre mariage serait affecté?», s’interroge l’Américaine.

Jo Kreyling, une développeuse de jeux vidéo qui dirige la boîte Pillow Fight Games depuis sa résidence de Virginie en compagnie de son mari Conrad, admet travailler activement à déménager sa petite famille sur l’Île de Vancouver.

La dame souhaite avoir un autre enfant, mais sa famille passe ses vacances chaque année en Caroline du Nord, un État parmi les deux douzaines qui ont déjà sévi pour interdire les avortements dans la foulée de la décision de la Cour suprême.

«Si jamais je fais une grossesse ectopique dans deux ans, est-ce que ce sera sécuritaire pour moi?», s’interroge-t-elle.

«Des grands éléments comme Roe vs Wade aux éléments extrêmement locaux, tout cela revient à affecter la toute première priorité: « Ce n’est pas sécuritaire d’élever une famille ici », tranche-t-elle.

Une image claire de l’hystérie américaine entourant l’avortement est apparue cette semaine en Indiana, où une jeune victime de viol, âgée de 10 ans, est devenue le cœur d’un affrontement politique explosif.

La fillette, incapable d’obtenir un avortement dans son propre État de l’Ohio, a dû voyager en Indiana pour subir l’intervention médicale, qui a été décrite comme légale puisque cet État interdit les avortements après 22 semaines de grossesse sauf en cas d’urgence médicale.

Cette apparente conformité n’a toutefois pas empêché le procureur général de l’Indiana de jurer d’enquêter sur le médecin ayant traité la victime de 10 ans, pas plus que certains élus et médias d’extrême droite de remettre en doute la véracité du drame.

Une démarche complexe

Si l’idée peut paraître toute simple, faire ses boîtes et déménager au Canada s’avère beaucoup plus complexe.

Bien que le gouvernement fédéral dispose d’une série de voies et de programmes visant à attirer certains candidats à l’immigration, des experts préviennent qu’il faut bien comprendre que ce n’est pas tout le monde qui est admissible.

«Certaines voies peuvent être utilisées, mais pas par n’importe qui et savoir comment s’y prendre nécessite de la planification», explique l’avocat torontois Henry Chang de la firme Dentons.

«Au Canada, certaines compétences ou qualifications ont la priorité sur d’autres. Ainsi, ce n’est pas tout le monde qui peut se qualifier pour obtenir la résidence permanente», précise l’expert en immigration économique Canada-États-Unis.

Il existe trois principales catégories pour les personnes qui espèrent immigrer de manière permanente au Canada et chacune d’elles est encadrée par des règles strictes.

Les candidats qui appliquent au Programme des travailleurs qualifiés doivent répondre à plusieurs critères en matière d’expérience de travail, de connaissance de la langue et d’éducation avant d’être évalués selon une série de facteurs.

La note de passage est établie à 67 sur 100 et permet au demandeur d’être ajouté à la liste de candidats pour l’«Entrée express». Ceux-ci sont ensuite évalués une seconde fois et les mieux classés sont invités à appliquer pour obtenir la résidence permanente.

Les aspirants immigrants qui comptent au moins un an d’expérience de travail récente au Canada, en vertu d’un permis de travail valide, peuvent être admissibles à la catégorie de l’expérience canadienne et profiter aussi de la liste d’entrée express.

Puis, le Programme des travailleurs de métiers spécialisés est réservé aux gens qui comptent au moins deux ans d’expérience récente dans une variété de métiers allant d’emplois en usine, aux chantiers de construction, en passant par les chefs cuisiniers, les bouchers ou les boulangers.

La plupart des experts s’entendent pour dire que la meilleure stratégie pour décrocher sa résidence permanente est celle à long terme. Par exemple, on peut demander un visa étudiant pour décrocher un diplôme canadien, ce qui facilite l’obtention d’un permis de travail et éventuellement permet d’appliquer au programme de l’expérience canadienne.

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