G7 à Charlevoix: Trump jugeait que Poutine aurait dû y être, selon le sherpa

OTTAWA — Lors de son seul souper en sol canadien, Donald Trump a déclaré au premier ministre Justin Trudeau et à leurs collègues dirigeants du G7 qu’il manquait quelqu’un à leur table. Et le président américain a promis de résoudre ce problème en invitant le Russe Vladimir Poutine au souper du G7, en 2020.

C’était en juin 2018, quatre ans après que la Russie eut été expulsée de ce qui était alors le G8 après l’invasion par le Kremlin et l’annexion de la péninsule de Crimée, en Ukraine, en février 2014.

L’occupation russe de la Crimée demeure la pire violation des frontières de l’Europe depuis la Deuxième Guerre mondiale, mais à la veille du G7 organisé par le Canada dans la pittoresque région de Charlevoix, M. Trump avait mentionné sur Twitter son intention de ramener la Russie dans le giron.

À huis clos, M. Trump l’a réitérée avec ses collègues dirigeants, s’est souvenu le sénateur Peter Boehm, qui était alors dans la salle en tant que chef organisateur du G7 de M. Trudeau, connu sous le nom de sherpa.

«Eh bien, vous savez, nous devrions avoir le président Poutine à la table. Et quand je serai hôte, je vais l’inviter», aurait dit M. Trump, selon les souvenirs de M. Boehm rapportés dans une récente entrevue.

Ainsi est allée la discussion entre certains des dirigeants les plus puissants du monde sur la façon de renforcer la coopération internationale — avec le leader du monde libre démocratique d’alors ouvrant les bras à un dictateur autoritaire.

Alors que la présidence de Donald Trump se termine dans les bouleversements, l’accent est mis sur son appel, le 6 janvier, à la foule insurrectionnelle qui a pris d’assaut la colline du Capitole, faisant cinq morts et en exposant de nombreux autres à la COVID-19. Mais ses rencontres chaleureuses avec des hommes forts autoritaires du monde entier, de M. Poutine à Kim Jong Un de la Corée du Nord, ont également été une caractéristique de la présidence de M. Trump.

M. Trump n’a jamais effectué de visite bilatérale officielle au Canada, mais lors de sa visite pour le sommet des dirigeants du G7, il a ouvertement affiché son penchant pour M. Poutine lors d’un festin de magret de canard, de homard canadien et de filet de bœuf, de champignons et de fricassée d’épeautre.

MM. Trudeau, Boehm et leurs concitoyens canadiens voulaient organiser un sommet sans incident auquel participait M. Trump, en partie pour éviter l’embarras, mais principalement pour ne pas nuire aux efforts de renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain — qui n’allaient pas très bien.

À peine une semaine auparavant, le secrétaire au commerce de M. Trump avait imposé des sanctions punitives sur l’acier et l’aluminium canadiens dans ce que Wilbur Ross a presque admis être une tactique de négociation.

« Bien sûr, je travaillais pour (M. Trudeau), mais je pensais qu’il avait fait un très bon travail (…) en faisant preuve de déférence et en poursuivant la discussion» lorsque M. Trump a amené les conversations des dirigeants du G7 dans des directions imprévues, a raconté M. Boehm, maintenant président du Comité sénatorial des affaires étrangères.

Ce fut finalement la chancelière allemande, Angela Merkel, qui a pris soin de défier M. Trump lorsqu’il a parlé d’inviter M. Poutine à revenir au G7.

Un jour plus tard, la photo emblématique de la chancelière allemande au visage sévère lors d’une réunion d’après-dîner, penchée sur un Donald Trump assis, a commencé à circuler, mais comme l’a rappelé M. Boehm, il y avait plus que la version recadrée publiée par Berlin.

«Le premier ministre Trudeau est là. J’y suis. Il y a différentes versions de (cette photo)», a noté M. Boehm.

«Mais c’était le dernier point de discussion, c’était sur l’ordre international fondé sur des règles. Et c’est là qu’il y avait un différend avec la délégation américaine. Les dirigeants ont été impliqués dans la tentative de combler ce différend, ce qui a finalement été fait.»

Le lendemain, M. Trump a quitté le sommet tôt et a ensuite retiré son soutien au communiqué du G7, la déclaration de clôture convenue. Il a publié sur Twitter des insultes contre M. Trudeau depuis l’Air Force 1, après que le premier ministre eut réitéré ses critiques passées sur les tarifs de M. Trump sur l’acier et l’aluminium — des arguments que le président avait déjà entendus.

La fin explosive du sommet a obscurci la controverse de M. Trump tendant la main à M. Poutine, au moment où M. Trump se dirigeait vers la Corée du Nord pour sa rencontre historique avec le reclus Kim Jong Un.

Le sénateur Peter Harder, qui a été le sherpa des premiers ministres Paul Martin et Stephen Harper lors des sommets précédents, a déclaré que c’était «une tragédie dans l’histoire de la Russie» de voir le pays expulsé du G8, et que la responsabilité en incombe carrément à M. Poutine.

«L’insécurité» russe a conduit à des actions en Crimée «et des actions toujours en cours en Ukraine qui sont contraires aux valeurs démocratiques et reflètent une histoire russe plus traditionnelle et autoritaire», a déclaré M. Harder en entrevue.

M. Harder était aux côtés de M. Harper pour sa première rencontre avec M. Poutine au sommet du G8 dans la ville natale du dirigeant russe, Saint-Pétersbourg, en 2006.

«Il est une présence puissante. Et il était un hôte fier», s’est rappelé M. Harder, vice-président du Comité sénatorial des affaires étrangères.

Au cours des discussions, M. Poutine a été saisi de la menace de terrorisme local en raison du carnage auquel il était confronté en Tchétchénie et a participé énergiquement aux discussions sur le changement climatique, l’allégement de la dette africaine et la lutte contre la polio et le paludisme dans les pays pauvres, a indiqué M. Harder.

Tout cela a changé lorsque M. Poutine a envahi l’Ukraine en 2014, probablement parce qu’il était menacé par l’accumulation de nouveaux membres de l’OTAN qui se trouvaient derrière le rideau de fer, a-t-il déclaré.

La soif de M. Poutine de consolider le pouvoir en Russie en a fait un dirigeant autoritaire à part entière, mais c’est toujours un pays avec lequel les leaders occidentaux doivent sérieusement composer.

«La puissance mondiale de la Russie n’est plus ce qu’elle était autrefois parce que sa puissance économique a été éclipsée par tant de marchés et de pays. Mais elle reste un acteur nucléaire important», a souligné M. Harder.

Cela rend le retour d’une main plus stable à la Maison-Blanche, sous Joe Biden, d’autant plus crucial.

«Nous avons oublié que la prolifération nucléaire est un défi important pour notre époque. Les risques de l’engagement nucléaire n’ont pas disparu et ils doivent être gérés régulièrement», a noté M. Harder.

«Par le leadership.»

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