Hélène Lamonde, la dentiste qui soigne les enfants de la DPJ

MONTRÉAL — Au fil des ans, Hélène Lamonde a appris à quel point il est important de prendre tout le temps nécessaire pour développer un lien avec ces jeunes à qui elle demande de lui faire confiance.

Des jeunes, justement, dont la confiance a déjà été trahie trop souvent et qui en conséquence portent parfois les cicatrices de sévices inimaginables.

Mais dans le cas de cette jeune Congolaise victime de la traite de personne qui venait d’atterrir dans sa chaise, le temps pressait et on devait intervenir maintenant.

«Elle était magnifique, s’est-elle souvenue. Elle a abouti au Centre jeunesse avec un mal de dents épouvantable. Elle avait peur de tout, compte tenu de son passé et de son vécu. On avait dû faire de la chirurgie. Elle était apathique. Et tout le long du traitement elle pleurait, mais ça n’avait rien à voir avec les soins.

«Ça m’a vraiment marquée et je me suis demandé si on était en train de réactiver quelque chose.»

Des histoires comme celle-là, des histoires d’enfants tellement meurtris par la vie qu’ils n’osent plus faire confiance à quiconque, d’enfants tellement effarouchés que le moindre stimuli les fait fuir, la docteure Lamonde pourrait en raconter toute la journée, après pratiquement 25 années passées à réparer leurs dents.

Mais heureusement, elle a aussi dans ses souvenirs de belles histoires, des histoires de réussites et d’amour, des histoires d’enfants à qui, bien modestement, en collaboration avec d’autres, elle a pu donner un petit coup de pouce dans la bonne direction.

Coup de foudre

C’est par un simple hasard, en remplacement d’une collègue, que Hélène Lamonde s’est présentée au Centre jeunesse de Montréal pour la première fois en 1997, elle qui ne comptait à ce moment que quelques années de pratique.

Le coup de foudre a été presque instantané pour celle qui avait toujours eu un intérêt pour l’aspect social des choses, au point où elle s’était remise en question au moment de choisir son programme d’études universitaires.

«Ça a été une révélation pour moi et j’ai adapté ma pratique à leurs besoins, a-t-elle dit. Je n’ai pas la patience de mère Teresa, mais je m’intéresse beaucoup à cette clientèle-là. Ça a été une ouverture pour moi, parce qu’à l’université on n’était pas sensibilisés aux clientèles vulnérables tant que ça.»

Les installations dont elle disposait à ce moment étaient plutôt «vintage», dit-elle très diplomatiquement, mais en riant.

Sans le savoir, elle venait de franchir la première étape d’une carrière qui allait faire d’elle la première dentiste du Québec à se consacrer exclusivement aux enfants de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).

Au fil du temps, elle élague de plus en plus sa pratique privée pour pouvoir se consacrer entièrement aux soins de jeunes qui, dans certains cas, n’avaient jamais vu un dentiste de toute leur vie.

«Les besoins étaient tellement grands que je ne pouvais pas fournir à une journée par semaine, donc j’ai soumis un projet au Centre jeunesse, et après ça au ministère de la Santé et des Services sociaux, a-t-elle raconté. Et il y a eu quand même une très grande ouverture de la part du Centre jeunesse pour ça. Ça a été un concours de circonstances favorables.»

Besoins énormes

Le thème des «besoins énormes» revient d’ailleurs très souvent dans le discours de la docteure Lamonde.

«Les enfants qui sont hébergés au Centre jeunesse sont des enfants qui sont passés au tribunal et qui ont été retirés de la famille, a-t-elle rappelé. Je pense que 50 % des placements, c’est pour de la négligence ou un risque important de négligence.»

Une négligence qui touche toutes les facettes de leur vie, dont celle de la santé dentaire.

Non seulement ces enfants n’ont-ils pas visité un dentiste souvent auparavant, mais ils présentent aussi souvent des facteurs de vulnérabilité, comme une mauvaise alimentation, qui feront qu’ils auront des problèmes dentaires plus importants que ce qu’on retrouve dans la population en général.

Un peu plus tard, les adolescents pourront avoir développé un problème de toxicomanie ou prendre des médicaments qui les prédisposeront à des problèmes de santé dentaire.

«Il y a des adolescents de 16 ou 17 ans que je vois et qui n’ont jamais vu le dentiste de leur vie, a dit la docteure Lamonde. On part de loin.»

Besoin de contrôle

Environ 70 % de la population ressentirait un certain inconfort face aux soins dentaires, allant d’une simple nervosité à une phobie en bonne et due forme.

«Et ça, c’est dans la population générale, a souligné la docteure Lamonde. Imaginez un enfant dont les besoins de base n’ont pas été comblés, ou pire qui a été maltraité. Cet enfant est encore plus craintif, plus anxieux vis à vis les adultes, donc ça devient problématique quand ils viennent chez le dentiste.»

Les enfants à qui elle consacre sa carrière depuis 25 ans, doit-on le répéter, ont fréquemment été victimisés par des gens qui leur ont imposé des gestes et des décisions sans se soucier une seule seconde de leur consentement.

Elle laisse à l’occasion échapper des choses qui glacent le sang et qui ne font que rehausser la noblesse de la mission qu’elle s’est donnée.

«Il y a des enfants qui ont subi des abus sexuels et qui sont incapables de tolérer quoi que ce soit dans leur bouche», raconte-t-elle.

«Il faut que je réussisse à gagner leur confiance, et ça, ce n’est pas toujours évident dès le premier rendez-vous. Des fois, je suis obligée de les voir deux ou trois fois avant de pouvoir mettre un miroir dans leur bouche.»

Le simple fait de s’étendre sur la chaise, les pieds surélevés, la tête en bas, une lumière dans les yeux, sans bouger, place en position de grande vulnérabilité des enfants qui se sont trop souvent retrouvés à la merci des autres.

Ces enfants, en raison de ce qu’ils ont subi, pourront aussi présenter des troubles neurodéveloppementaux qui interféreront avec leur traitement de l’information.

Toute l’expérience de la visite chez le dentiste — les bruits, les odeurs, les goûts — pourra donc être extrêmement intimidante pour eux et provoquer des réactions d’irritabilité ou de colère.

La docteure Lamonde prend donc le temps de tout expliquer, de tout dédramatiser, en établissant quand c’est possible des comparaisons avec des objets que les enfants connaissent déjà. Un chien de la Fondation Mira a aussi été appelé en renfort.

Mais surtout, elle approche ses patients par l’autre bout du chemin, en leur montrant qu’ils ne sont pas du tout à sa merci.

«Il faut leur laisser un peu le contrôle, a-t-elle dit. Leur dire, ‘écoute, je ne vais pas te toucher si tu ne me donnes pas la permission; si tu lèves la main, ça veut dire que quelque chose ne va pas et que tu veux que je m’arrête et je vais m’arrêter tout de suite’.»

Donc oui, il y a eu l’histoire de la petite Congolaise avec qui elle n’avait pas eu le temps de tisser les liens souhaités, mais il y a aussi l’histoire de cette autre petite fille qui, au début, refusait tout simplement de mettre les pieds dans son cabinet.

Un an plus tard, cette petite fille est repartie avec une carie réparée, bien amusée par sa «grosse joue», et le tout s’était déroulé dans le calme et l’harmonie.

«Je ne pourrais pas faire ça dans une clinique privée, a dit la docteure Lamonde. Je ne pourrais pas avoir cette approche-là. C’est l’avantage de pratiquer en établissement. On peut se permettre d’ajuster nos interventions aux besoins du patient.»

Boule de neige

Hélène Lamonde est peut-être la première dentiste du Québec à s’être consacrée aux enfants ayant des besoins bien particuliers, mais elle ne sera certainement pas la dernière.

Il y a aujourd’hui des dentistes qui aident les jeunes de la rue, les personnes vivant avec un handicap ou encore les jeunes ayant un trouble du spectre de l’autisme, pour ne nommer que ces clientèles.

Le Centre jeunesse accueille aussi des étudiants en médecine dentaire qui viennent vivre un contact avec une clientèle pédiatrique.

«Je pense que beaucoup de dentistes ont vu qu’il y a des besoins immenses et que l’accès aux soins dentaires n’est pas si facile que ça», a-t-elle dit.

La pomme n’est pas non plus tombée très loin de l’arbre, puisque deux de ses trois enfants, possiblement inspirés par l’exemple de maman ou par des discussions à la maison, ont eux aussi choisi des carrières connexes.

Quand on lui demande si une carrière dans un cabinet privé n’aurait pas été beaucoup plus lucrative pour elle, Hélène Lamonde répond «probablement!» en riant.

Mais tout cet argent laissé sur la table lui est plus que remboursé par ces jeunes qui, de temps à autre, passent la saluer au Centre jeunesse, ou lui envoient une carte de souhaits ou une photo de finissant.

Elle ne s’en cache pas: à certains moments de sa vie, il lui est plus difficile de ne pas ramener à la maison ce qu’elle voit au travail.

«Il faut que je sois empathique et il ne faut pas que ça m’atteigne trop, mais veut veut pas, il y a des histoires qui sont tellement horribles qu’on ne peut pas faire autrement», a-t-elle avoué.

Mais en bout de compte, elle ne perd jamais de vue pourquoi elle est restée après avoir franchi la porte du Centre jeunesse pour la première fois en 1997.

«Ces jeunes-là ont besoin d’un bon dentiste, il faut faire la job, laisse-t-elle tomber. C’est pour ça que je suis là.»

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