«Il sera peut-être trop tard demain, donc vaut mieux créer aujourd’hui»

KYIV, Ukraine — Au premier coup d’œil, l’espace ressemble à n’importe quelle galerie branchée dans une ville occidentale: vieux murs délavés, coquet café/bar à vin avec un barista aux ongles vernis, où les habitués papotent doucement, dans un quartier qui pourrait presque ressembler à l’ouest de la rue Sherbrooke à Montréal.

Mais sur les vastes murs négligemment décrépis, de petites images rappellent vaguement des photos et des «mèmes» qui ont circulé depuis le début de la guerre en Ukraine. 

Et si on s’approche un peu, on reconnaît soudain avec effroi certaines scènes déjà familières après neuf mois de guerre, des ruines fumantes, des appareils abattus, des soldats assoupis dans des postures d’ours, et ce pilote russe agenouillé, dans sa combinaison orange criarde, qui vient d’être capturé. 

Bienvenue à la galerie The Naked Room, le haut lieu de l’art contemporain à Kyiv.

Rien dans ce lieu calme et agréable ne laisse transparaître les angoisses actuelles des Kiéviens – qui pourtant appréhendent un autre bombardement imminent depuis deux jours -, sinon le travail d’artistes contemporains qui documentent à leur façon l’horreur et l’absurde que vit leur pays.

C’est leur riposte, alors que partout il y a de la destruction, de la souffrance, ou encore des musées pillés ou détruits dans les zones occupées par les Russes.  

«Si on ne crée pas de l’art aujourd’hui, peut-être qu’on ne pourra pas demain, parce que des missiles, des roquettes pleuvent sur nous», justifie l’administrateur de la galerie, Pavel Trétiakov, en entrevue avec La Presse Canadienne. 

«Il sera peut-être trop tard demain, donc vaut mieux créer aujourd’hui.»

Pour autant que la situation des nombreux artistes contemporains de Kyiv est difficile, il n’y a néanmoins «jamais eu autant d’art contemporain» à Kyiv, a-t-il assuré. 

Les créateurs, qui étaient nombreux au début de l’agression à contribuer à la défense, à titre de bénévoles, brancardiers, voire combattants, sont maintenant pour beaucoup retournés à leur atelier. 

Un projet collectif d’arts visuels documente même quotidiennement l’invasion russe, donc pour chaque jour depuis le 24 février, a expliqué Olga Balacheva, dirigeante de l’organisme non gouvernemental Musée d’art contemporain, qui milite pour la fondation d’un véritable musée consacré à la création actuelle. 

«C’est un paysage émotionnel», a-t-elle illustré, au cours d’un entretien avec La Presse Canadienne qui s’est déroulé au milieu de la galerie avec, tout autour, des dizaines d’œuvres, sur papier, émail, voire napperons, installations, etc. 

Et le projet se poursuivra «jusqu’à la victoire de l’Ukraine», a-t-elle soutenu avec assurance. 

La galerie est devenue le quartier-général de ce projet, le Fonds d’urgence artistique (Emergency Art Funds), qui suit pas moins de 200 artistes et leurs oeuvres publiées dans les réseaux sociaux.

«Ça devient une part de notre mémoire collective qui nous aide à mieux nous comprendre.»

Par exemple, sur le mur, cette troublante série intitulée «Blitzkrieg», «guerre éclair», un mot allemand de la Deuxième Guerre mondiale qui désigne une offensive menée rapidement avec effet de surprise pour terrasser l’ennemi – comme était censée l’être l’agression russe, qui s’enlise à son neuvième mois. 

C’est cette œuvre de Serhii Lykhovid qui reprend donc des photos et des «mèmes» devenus célèbres de cette guerre en les reproduisant sur de l’émail, une matière dure, dans des couleurs saturées, exacerbées, vives, comme des carrelages. 

L’artiste immortalise ainsi à sa façon des images pourtant fugaces tirées des supports immatériels des réseaux sociaux, décrit Mme Balacheva.

Sur un mur perpendiculaire, une grande acrylique horizontale sur carton, non encadrée, gondolée, comme vaporeuse, qui semble flotter. On y voit une mer calme, aux mille reflets, sous un ciel azur, et ce qui semble être une femme de dos, dans une forme de collage, qui se baigne au loin, jusqu’aux genoux. Un Ukrainien peut ainsi reconnaître la mer d’Azov, peu profonde. 

L’artiste Karyna Synytsia peut ainsi évoquer des souvenirs de son enfance, des réminiscences reconstituées malgré la guerre, suggère Mme Balacheva. 

Beaucoup d’œuvres dans cette galerie portent d’ailleurs sur le thème du souvenir, qu’on cherche à reconstituer, mais de façon incomplète, faillible, parce qu’on est arraché à son quotidien, à son passé, à sa maison, par la brutalité. 

Sur le mur opposé, une plus petite œuvre rectangulaire intrigue. On dirait presque une planche d’entomologie. Non, ce sont une multitude de shrapnels et de débris bien rangés, comme catalogués, recueillis à Irpin, une ville près de Kyiv considérée comme héroïne de l’Ukraine, où les Russes ont été repoussés après de violents combats. C’est l’œuvre d’Anastasiia Tsylenko, intitulée «Fenêtre». 

Les artistes ukrainiens ne peuvent guère compter actuellement sur les collectionneurs et amateurs de leur pays pour les encourager, admet Mme Balacheva. 

Cependant, les mécènes étrangers sont heureusement généreux et découvrent l’art ukrainien, mais les conservateurs et créateurs d’ici ont le souci de ne pas laisser non plus l’essentiel de la production artistique partir à l’étranger, a-t-elle précisé. 

«Ce n’est pas une bonne période et nous attendons tous la victoire, et par la suite il y aura une explosion, un boom de l’art ukrainien, les artistes et collectionneurs reviendront du front», a conclu M. Trétiakov. 

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