Il y a 10 ans, l’Opération Écrevisse démantelait le trafic de drogue en Abitibi

VAL D’OR, Qc — Le 6 octobre 2010, vers 7h du matin, plus de 400 policiers, en majorité de la Sûreté du Québec, débarquaient dans plusieurs établissements et domiciles de Val-d’Or et des environs, pour démanteler le plus important réseau de trafiquants de l’Abitibi.

L’opération, baptisée Écrevisse, a permis l’arrestation au total d’environ 120 personnes, impliquées à divers degrés dans ce réseau, qui avait réussi à écouler plus de 650 tonnes de cocaïne sur le marché noir abitibien en quatre ans.

Il avait fallu près de six ans de filature et d’écoute électronique.

«Le party est fini»

Deux des cinq têtes dirigeantes du réseau, Denis Lefebvre et Yves Denis, ont été arrêtés au cours de ce raid. Serge Pomerleau, La tête dirigeante du gang, sera arrêté le lendemain.

«Le party est fini», a dit laconiquement Denis Lefebvre à Yvan Lamontagne, l’un de ses coaccusés, lors de leur transport en autopatrouille vers le palais de justice de Val-d’Or. Cette citation sera d’ailleurs utilisée lors du procès des trois têtes dirigeantes du réseau, Pomerleau, Denis et Lefebvre.

C’est Me Antoine Piché qui s’est retrouvé à la tête de l’équipe du Bureau de lutte au crime organisé (BLACO) pour piloter ce volumineux dossier.

Il n’avait eu guère le choix, puisque les autres procureurs en avaient plein les bras, notamment avec les motards criminalisés.

«Mon supérieur, Me Claude Chartrand, m’avait dit : ‘C’est toi mon volontaire désigné’, se souvient Me Piché. Je connaissais peu l’Abitibi, mais j’ai eu l’occasion rapidement de me familiariser avec la région. J’ai d’ailleurs compris bien des choses en arrivant. Notamment à quel point le réseau exerçait une hégémonie totale sur le secteur de Val-d’Or, et comment il était infiltré dans l’économie locale.»

Des policiers applaudis

Me Piché l’avoue avec candeur : il ne ressentait pas de pression particulière malgré l’ampleur de la tâche qui l’attendait. «Je me sentais plutôt profondément investi d’une mission, relate-t-il. En voyant l’impact sur la population, ça m’a interpellé.»

Cette opération policière a marqué l’imaginaire des gens. La guerre que se livraient les divers acteurs du trafic de drogue en Abitibi a connu sa large part d’épisodes sanglants : explosions de voitures, exécutions, passages à tabac étaient monnaie courante dans les années 2000 dans la région de Val-d’Or.

«C’est pour cela que le réseau est tombé dans la mire des policiers et du BLACO, explique Me Piché. Quand j’ai pris connaissance de la preuve accumulée par les policiers, j’ai constaté à quel point les gens étaient impuissants face à ce réseau, et qu’ils en avaient assez de vivre dans la violence. Il y a eu un véritable cri du cœur de la population à la SQ.»

Les journalistes qui ont couvert cette journée du 6 octobre en ont eu une preuve lorsque, dans un restaurant de Val-d’Or, des policiers de la Sûreté du Québec qui venaient prendre leur repas du midi ont été spontanément applaudis par les clients.

Procès – et évasion ! – hautement médiatisés

Les procès qui ont suivi ont été hautement médiatisés non seulement en Abitibi-Témiscamingue, mais partout ailleurs au Québec.

La plupart des membres du réseau ont été accusés non seulement de trafic de drogue, mais aussi de gangstérisme, en vertu des nouvelles dispositions du Code criminel.

Le procès de Pomerleau, Lefebvre, Denis et Béland a débuté quatre ans plus tard, à Québec, les avocats des deux parties ayant convenu qu’il serait impossible de former un jury en Abitibi, en raison du battage médiatique qu’avait provoqué l’affaire.

Le procès aura aussi marqué l’imaginaire collectif des Québécois, lorsque, coup de théâtre, le 7 juin 2014, on apprend que trois des quatre accusés, en l’occurrence Pomerleau, Lefebvre et Denis, avec l’aide d’un complice en hélicoptère, ont réussi une spectaculaire évasion du pénitencier d’Orsainville.

L’affaire fera grand bruit à travers le Québec et le Canada, et le trio sera retracé une dizaine de jours plus tard, dans un condo du Vieux-Montréal.

«Quand l’enquêteur principal, Simon Riverin, m’a annoncé la nouvelle, j’étais assommé, se souvient Me Piché. On savait qu’ils avaient la volonté et la capacité de s’évader, et dans un ex parte (en l’absence du jury), j’avais exprimé mes craintes au juge à ce sujet. On a quand même poursuivi le procès en leur absence. Mais j’avais un sentiment de vide avant qu’on ne les retrouve.»

Coupables

Au bout du compte, le jury reconnaîtra les trois évadés coupables de tous les chefs d’accusation. Pomerleau sera condamné à 22 ans d’emprisonnement, Lefebvre, à 20 ans, et Denis à 16 ans. Ils recevront aussi un an supplémentaire pour leur évasion.

Ce procès demeure dans les annales judiciaires pour plusieurs raisons. «Comme l’a fait remarquer le juge (Louis) Dionne, c’est la première fois que des accusés étaient reconnus coupables en vertu des nouvelles dispositions du Code criminel sur le gangstérisme, explique Me Antoine Piché. C’est aussi la première fois que des évadés étaient de retour devant un jury. Disons qu’on a vécu des semaines singulières.»

Beaucoup s’entendent pour dire qu’Opération Écrevisse a eu des effets positifs à Val-d’Or, mais aussi dans le reste du Québec.

«On a passé le message dans la population qu’il n’y avait plus d’impunité, remarque Me Piché. Auparavant, un individu conservait les fruits de la criminalité après sa sortie de prison. Maintenant, il se retrouve à 50 ans avec ses biens saisis, c’est moins tentant.»

Me Piché souligne par ailleurs l’apport des policiers et de la population dans le dossier. « Ils ont fait un travail à la fois méticuleux et audacieux. Ils ont aussi fait preuve de pugnacité par moments, et ils ont offert une collaboration exemplaire. Quant à la population, plusieurs personnes ont fait preuve de courage en témoignant contre les accusés. Rien ne se fait tout seul.»

La guerre sanglante que se sont livré les diverses factions du trafic de drogue à Val-d’Or a aussi mené à des procès pour meurtres.

Benoît Denis, le demi-frère d’Yves Denis, a été exécuté à Saint-Alphonse-Rodriguez, dans les Basses-Laurentides, en mai 2010. Johnny Coutu, surnommé «le notaire», a été tué devant son domicile de Laval, le 13 juillet 2009.

Quant à Kevin Walter, il a été battu à mort à Rouyn-Noranda, le 15 avril 2009.

Serge Pomerleau avait plaidé coupable à deux accusations de meurtre prémédité et à une autre d’homicide involontaire avant même le début du procès, un procès qui a duré un an, et au cours duquel le jury a délibéré pendant 28 jours, un record dans les annales judiciaires canadiennes. Il a reçu une sentence supplémentaire de 16 ans d’emprisonnement.

Denis Lefebvre et Yves Denis ont pour leur part été condamnés à la prison à vie pour les trois meurtres, des peines qui s’ajoutent elles aussi à celles pour trafic et gangstérisme.

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