Il y a 100 ans, la prohibition de l’alcool entrait en vigueur aux États-Unis

L’ère de la prohibition, qui a duré du 17 janvier 1920 à décembre 1933, est aujourd’hui considérée comme une expérience ratée qui a stimulé la consommation illégale d’alcool, mais il existe plusieurs parallèles surprenants avec l’époque actuelle.

NEW YORK — En cette époque où l’alcool est omniprésent dans la vie sociale, il peut être difficile de croire qu’il y a cent ans jour pour jour, les États-Unis ont interdit la production et la vente de tous les types d’alcool sur l’ensemble de leur territoire.

L’ère de la prohibition, qui a duré du 17 janvier 1920 à décembre 1933, est aujourd’hui considérée comme une expérience ratée qui a stimulé la consommation illégale d’alcool, mais il existe plusieurs parallèles surprenants avec l’époque actuelle.

Les Américains consomment plus d’alcool par habitant aujourd’hui que dans la période ayant précédé la prohibition, lorsque les opposants à l’alcool ont fait valoir que la consommation excessive d’alcool ruinait la vie de famille. De plus en plus d’États s’orientent vers la décriminalisation de la marijuana, et les partisans d’un tel relâchement citent fréquemment les échecs de la prohibition de l’alcool.

La prohibition, qui a été en vigueur lors d’une période où les tensions raciales étaient particulièrement vives aux États-Unis, offre aussi une importante leçon d’histoire. Les restrictions ciblaient les Noirs et les immigrants récents plus sévèrement que les autres communautés, et ce traitement a poussé bon nombre de ces Américains marginalisés vers le Parti démocrate, qui a finalement mis un terme à la prohibition.

« La prohibition a eu beaucoup de conséquences involontaires qui se sont retournées contre les personnes qui avaient milité intensément en sa faveur », rappelle la professeure d’histoire Lisa McGirr, de l’Université Harvard, dont le livre The War on Alcohol, publié en 2015, examine les répercussions politiques et sociales de la prohibition.

« Cela a contribué à mobiliser et à affranchir des hommes et des femmes qui n’avaient pas fait partie du processus politique auparavant, affirme-t-elle. Ce n’était pas l’intention des partisans de la prohibition. »

La ratification du 18e amendement en 1919, qui a ouvert la voie à la prohibition un an plus tard, a été le point culminant d’un siècle de militantisme de plusieurs organisations, dont la Women’s Christian Temperance Union, l’Anti-Saloon League et de nombreuses communautés protestantes. Les partisans de la prohibition dénonçaient l’impact de l’alcool sur les familles et la place importante des bars au sein des communautés immigrantes.

L’interdiction a considérablement élargi les pouvoirs fédéraux d’application de la loi et transformé des millions d’Américains en contrevenants. La prohibition a aussi fourni une nouvelle source de revenus au crime organisé.

Non aux « boissons enivrantes »

Au moment de la ratification de l’amendement constitutionnel en janvier 1919, de nombreux États avaient promulgué leurs propres lois sur l’interdiction de l’alcool. En octobre 1919, le Congrès a adopté une loi précisant comment le gouvernement fédéral appliquerait la prohibition. La loi interdisait la fabrication, la vente et le transport de toute « boisson enivrante » — les boissons dont la teneur en alcool était supérieure à 0,5 %, y compris la bière et le vin.

La prohibition a tout de même eu quelques répercussions positives. Les décès par cirrhose liée à l’alcool ont diminué, tout comme les arrestations pour ivresse publique.

Ce que les statistiques ne mesurent pas, c’est à quel point l’interdiction a été transgressée. Les contrebandiers ont établi de vastes réseaux de distribution. Les fabricants d’alcool artisanal ont proliféré, produisant parfois des alcools frelatés mortels. Des buveurs déterminés ont caché leur alcool de contrebande dans toutes sortes de contenants.

Le gouvernement fédéral, ainsi que les autorités étatiques et locales, ont dépensé d’énormes sommes d’argent pour faire appliquer la loi, sans jamais allouer de ressources suffisantes pour le faire efficacement. Les contrebandiers ont multiplié les pots-de-vin aux juges, politiciens et agents des forces de l’ordre pour qu’ils ferment les yeux sur leurs opérations.

Il serait simpliste de prétendre que la prohibition a donné naissance au crime organisé en Amérique, mais elle a sans contredit favorisé son expansion. Les gangs criminels ont noué des alliances entre eux pour établir des systèmes d’expédition et fixer les prix de l’alcool illégal. Le gangster Al Capone de Chicago en a été l’un des principaux bénéficiaires : il gagnait des dizaines de millions de dollars par an grâce à la contrebande et aux bars clandestins. Dans le tristement célèbre massacre de la Saint-Valentin de 1929, des individus armés déguisés en policiers ont tué sept hommes d’un gang qui cherchait à rivaliser avec l’empire d’Al Capone.

Au-delà des groupes criminels, des légions d’Américains participaient au trafic d’alcool ou l’encourageaient. Michael Lerner, dans son livre Dry Manhattan : Prohibition in New York City, rapporte que les salles d’audience et les prisons ont été tellement débordées que les juges ont commencé à accepter les négociations de plaidoyer, « ce qui en a fait une pratique courante dans la jurisprudence américaine pour la première fois ».

Le sentiment anti-immigration

Le sentiment anti-immigration a été l’un des facteurs ayant mené à la prohibition, en partie à cause de l’immigration record aux États-Unis dans les décennies précédentes.

Les bars dans les quartiers d’immigrants étaient des cibles privilégiées des partisans de la prohibition, explique le professeur d’histoire Aaron Cowan, de l’Université Slippery Rock, parce que les protestants blancs de la classe moyenne les considéraient comme des zones de danger politique et social.

« Souvent, les machines politiques dirigées par les patrons étaient établies dans ces bars, ou ils les utilisaient comme un intermédiaire pour accorder des faveurs, raconte M. Cowan. Il y avait donc des inquiétudes concernant la corruption politique, le changement des valeurs sociales, et les immigrants qui pouvaient tendre vers le radicalisme politique. »

Bien que certains partisans de la prohibition aient prédit que cette mesure stimulerait l’économie, elle s’est plutôt révélée néfaste à ce chapitre. Des milliers d’emplois ont été perdus en raison de la fermeture de distilleries, de brasseries et de salons. Les gouvernements fédéral, étatiques et locaux ont perdu des milliards de dollars revenus en raison de la disparition des taxes sur l’alcool. Une conséquence majeure de cette situation a été le recours croissant aux impôts sur le revenu pour soutenir les dépenses publiques.

Le début de la Grande Dépression a accéléré la fin de la prohibition, car les États-Unis avaient désespérément besoin d’emplois et de recettes fiscales. Le Parti démocrate a appelé à l’abrogation de l’interdiction dans sa plate-forme de 1932 ; son candidat présidentiel, Franklin D. Roosevelt, a embrassé cette cause alors qu’il se dirigeait vers une victoire écrasante sur le républicain sortant Herbert Hoover.

En mars 1933, peu après son arrivée à la présidence, M. Roosevelt a signé une loi légalisant la vente de vin et de bière à 3,2 % d’alcool. Le Congrès a également proposé un 21e amendement qui abrogerait le 18e amendement. L’interdiction a officiellement pris fin en décembre, lorsque l’Utah a fourni le dernier vote nécessaire pour ratifier le nouvel amendement.

Le centenaire de la prohibition survient alors que de plus en plus d’États américains se dirigent vers la décriminalisation de la marijuana. L’utilisation récréative du cannabis est désormais légale dans 11 États.