Inconduites, ingéniosité, solidarité: un portrait de l’année culturelle 2020

MONTRÉAL — Pour les artistes, 2020 a été marquée par un sentiment de vide et de vertige, ceux-ci ayant été largement coupés des liens précieux avec le public et des revenus qui leur permettent d’exercer leur métier. 

L’ingéniosité a permis des moments de grâce et de communion, des artistes ont vu leur étoile briller, et le secteur a connu son lot de controverses. Retour sur une année culturelle quelque part entre «28 jours plus tard», «Seul au monde» et «Jusqu’au déclin». 

Dénonciation d’inconduites sur les réseaux sociaux

Le déferlement d’allégations d’inconduite visant des artistes du Québec durant le mois de juillet, principalement sur les réseaux sociaux, a marqué les esprits comme un épisode bien particulier du mouvement #MoiAussi. Sans doute parce que la prise de parole a surpris par son ampleur dans un milieu circonscrit comme celui du «showbiz québécois», et que la réponse a été largement marquée par des mea culpa et des annonces de pauses professionnelles pour réfléchir, plutôt que des démentis. Il faut dire que les agences et les entreprises ont été promptes à rompre leurs liens avec ces artistes.

L’épisode le plus remarqué aura sans doute été celui des allégations d’inconduite sexuelle formulées par la chanteuse Safia Nolin à l’endroit de l’animatrice Maripier Morin. À ce moment, Maripier Morin perd notamment ses collaborations avec des entreprises, en plus de voir Bell Média retirer les séries la mettant en vedette sur les plateformes Vrak, Z et Crave.

Au moment de la sortie de Safia Nolin en juillet, Maripier Morin dit mettre sa carrière en pause et affirme vouloir trouver l’aide dont elle a besoin. Environ trois mois plus tard, le 19 octobre, elle déclare sur Instagram que les derniers mois se sont déroulés sous le signe de la prise de conscience. «Le chemin est difficile mais nécessaire», affirme-t-elle, parlant d’«habitudes de vie qui ne reflètent pas la personne que je veux être».

Également en juillet, l’agence qui représente Kevin Parent rompt ses liens avec le chanteur. Kevin Parent répond aux allégations d’inconduite sexuelle à son endroit en publiant une vidéo sur sa page Facebook, dans laquelle il admet avoir «fait des erreurs» et dit s’excuser «sincèrement». «Il y a un gros raz-de-marée de prises de conscience ou de cris pour la justice […] J’ai le goût d’écouter, de comprendre et d’être là», affirme le chanteur.

De son côté, l’humoriste Julien Lacroix réagit promptement sur les réseaux sociaux à un reportage du journal «Le Devoir», se demandant s’il s’agit de «détruire le travail d’une vie (…) en un seul article». Le journal révèle les témoignages de neuf femmes alléguant des inconduites sexuelles. Dès le lendemain, l’humoriste s’excuse auprès des personnes ayant «été blessées ou déçues par (sa) publication» en réaction à l’article. «Loin de moi l’idée de vouloir banaliser une cause bien plus grande que ma petite personne», déclare-t-il. Comme d’autres avant lui, il dit vouloir amorcer une période de réflexion.

Aussi en juillet, le chanteur Yann Perreau est abandonné par la maison de disques Bonsound et l’agence Hôtel Particulier, tandis que Maybe Watson se voit montrer la porte par Alaclair Ensemble, le groupe de rap québécois dont il était l’un des membres fondateurs. Le label Dare To Care coupe les ponts avec le chanteur Bernard Adamus, avant que l’entreprise ne soit à son tour expulsée par l’ADISQ en raison d’allégations à l’endroit de son président Éli Bissonnette.

Deux dossiers très médiatisés se sont soldés en décembre par des acquittements, soit ceux concernant Gilbert Rozon et Éric Salvail. Dans ce dernier cas, si le juge de la Cour du Québec n’a pas cru Éric Salvail, il a aussi exprimé de très sérieuses réserves sur le témoignage du plaignant Donald Duguay, dans cette cause pour agression sexuelle, séquestration et harcèlement criminel.

Gilbert Rozon a pour sa part été acquitté des accusations de viol et d’attentat à la pudeur qui avaient été portées contre lui. La juge de la Cour du Québec a rappelé que le verdict d’acquittement ne signifie pas que les gestes reprochés à l’homme ne se sont pas produits ni que la victime n’est pas crédible. Il signifie qu’il subsiste, dans l’esprit du tribunal, un doute raisonnable quant à la culpabilité de M. Rozon.

Crise au Musée des beaux-arts de Montréal

Des allégations sur la détérioration du climat de travail entraînent le retrait d’une figure incontournable du monde muséal québécois, qui ne manque pas d’appuis au Québec et ailleurs dans le monde. «Le Musée des beaux-arts de Montréal, « c’est » Nathalie Bondil», s’exclame la ministre de la Culture, Nathalie Roy, aux premiers échos du feuilleton qui s’est étalé sur plusieurs semaines. Le conseil d’administration du MBAM fait état d’un rapport évoquant notamment une dégradation importante du climat de travail qualifié par certains employés de «toxique». Le conseil d’administration fait valoir des «tentatives maintes fois répétées» pour trouver une solution, soutenant qu’elles se sont «butées à l’inflexibilité de Mme Bondil», directrice générale et conservatrice en chef. 

Le président du conseil, Michel de la Chenelière, parle d’un bris de confiance. Mme Bondil soutient que ce dernier l’a congédiée parce qu’elle «picossait» – disant reprendre là un terme employé par M. de la Chenelière – et qu’elle osait remettre en question ses décisions.

Le 13 juillet, le Musée des beaux-arts de Montréal montre la porte à Mme Bondil. Celle-ci a depuis ce temps intenté une poursuite contre son ancien employeur pour des millions de dollars en réparation de dommages moraux et en dommages et intérêts punitifs, notamment pour atteinte à sa réputation. Stéphane Aquin lui succède à la direction générale du MBAM.

Géants de l’écoute en ligne

La tendance ne date pas de 2020, mais la pandémie aura-t-elle accéléré le «confinement» du divertissement, qui fait préférer le confort de son foyer à la communion des salles? Il y a lieu d’y croire, particulièrement dans le milieu du cinéma. Des chiffres et des instants marquants:

70 % des adultes abonnés à l’écoute en ligne de films ou de séries — La pandémie a eu un impact important sur les habitudes numériques des adultes québécois. Selon l’enquête NETendances 2020 de l’Académie de la transformation numérique (ATN) intitulée «Portrait numérique des foyers québécois», 63 % d’entre eux ont passé plus de temps devant leurs écrans et 70 % disposent maintenant d’un abonnement à un service de visionnement de films ou de séries sur internet, une hausse 13 points de pourcentage par rapport à l’année précédente.

«Jusqu’au déclin» sur Netflix — Le film «Jusqu’au déclin», premier long métrage québécois produit par le géant Netflix, est vu par un nombre impressionnant de 21 millions d’abonnés sur la plateforme en quelques semaines à peine. Une poignée de cinéphiles avait vu le thriller de Patrice Laliberté dans sa courte vie en salles interrompue par la pandémie.

«Dune», sorties simultanées — Denis Villeneuve s’insurge des plans de diffusion en ligne de son tout nouveau film en même temps que la sortie en salle de l’oeuvre en 2021. Dans un texte d’opinion sur le site du magazine «Variety» en décembre, le réalisateur québécois dit que HBO Max utilise les images de son film pour mousser sa plateforme, et que son film constitue «une expérience unique» dont les images et le son ont été soignés pour être pleinement appréciés dans une salle de cinéma. Il accuse la maison-mère AT&T de n’avoir aucun intérêt pour le cinéma ou pour les cinéphiles. Des informations sur le site spécialisé Deadline un peu avant Noël laissent croire que «Dune» pourrait finalement avoir droit à une sortie traditionnelle.

La solidarité dans la crise

Dans une démonstration de solidarité avec les travailleurs de la santé, des captations exceptionnelles viennent apporter de la lumière et du réconfort dans la crise. 

Un appel lancé par Lady Gaga mène en avril à l’événement «One World: Together At Home», qui trace la voie avec des images émouvantes de travailleurs de partout dans le monde et des prestations d’artistes depuis leur domicile. 

Également un hommage aux travailleurs de première ligne, le spectacle canadien «Stronger together – Tous ensemble» réunit – virtuellement – une foule de personnalités, comme Céline Dion, Marie-Mai, Charlotte Cardin, Georges St-Pierre et Sam Roberts. L’événement permet d’amasser plus de huit millions de dollars pour soutenir la campagne de Banques alimentaires Canada.

Puis, il y a «Une chance qu’on s’a», avec pas moins de 80 personnalités de la scène culturelle québécoise, dont Jean-Pierre Ferland, Céline Dion et Ginette Reno.

Et il y a cette inventivité en temps de crise, à l’image de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) qui renoue avec son public en août devant un parterre de 520 véhicules réunis dans un stationnement de l’aéroport Montréal-Trudeau. Ou de l’Orchestre métropolitain (OM) et son chef d’orchestre Yannick Nézet-Séguin, filmant leur prestation au sommet du mont Royal dans le respect des normes de distanciation physique.

On peut souligner également le 42e Gala de l’ADISQ, ayant eu à l’affiche les Cowboys fringants au milieu du stade Percival-Molson, Deux Frères sur le toit de la Place Ville-Marie ou encore Naya Ali sur un conteneur au pied du pont Jacques-Cartier.

Quelques artistes qui ont vu leur travail récompensé

La Québécoise Dominique Fortier remporte le prix Renaudot dans la catégorie des essais pour son livre «Les villes de papier», dans lequel elle imagine la vie de la poète américaine du XIXe siècle Emily Dickinson.

La rappeuse trans montréalaise Backxwash décroche le prix de musique Polaris pour le meilleur album canadien. 

La série «Les Pays d’en haut» est acquise par Walter Presents, devenant ainsi la première série québécoise à être achetée par la plateforme consacrée aux oeuvres étrangères créées dans une autre langue que l’anglais.

Skawennati, artiste mohawk originaire de Kahwanake, figure parmi les 16 lauréats de bourses remises cette année par la prestigieuse institution Smithsonian, aux États-Unis, à des artistes visuels provenant du monde entier.

Le long métrage «Antigone» de Sophie Deraspe est sacré film de l’année aux prix Écrans canadiens.

Au Gala de l’ADISQ, les Cowboys fringants remportent cinq Félix, notamment pour groupe de l’année et chanson de l’année avec «L’Amérique pleure».

La réalisatrice de documentaires Alanis Obomsawin remporte le prestigieux prix Glenn-Gould, doté d’une bourse de 100 000 $, en reconnaissance de sa contribution exceptionnelle de longue date aux arts. 

Le prix littéraire France-Québec 2020 est décerné à Michel Jean pour son roman «Kukum», dans lequel il donne la parole à son arrière-grand-mère, une orpheline qui a intégré la communauté des Innus du lac Saint-Jean.

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