Inconduites sexuelles dans l’armée: les chefs ne s’entendent pas sur les solutions

OTTAWA — Les chefs des trois principaux partis fédéraux sont tous déterminés à lutter contre les inconduites sexuelles dans l’armée, mais ils ne proposent pas tous la même façon d’y parvenir. 

Cet enjeu a été rarement soulevé pendant la campagne électorale, après plus de six mois d’allégations troublantes, d’audiences parlementaires à Ottawa et de promesses diverses. Depuis les premières allégations d’inconduite visant des officiers supérieurs, en février, plusieurs défenseurs des victimes et experts ont plaidé pour un mécanisme de surveillance totalement indépendant de la chaîne de commandement.

On a donc demandé mercredi au libéral Justin Trudeau, au conservateur Erin O’Toole et au néo-démocrate Jagmeet Singh s’ils s’engageaient formellement à créer un organisme de surveillance indépendant pour lutter contre les comportements sexuels inappropriés et criminels au sein de l’armée. 

M. Trudeau n’a pas voulu s’engager à créer un organisme indépendant: il a plutôt promis qu’un gouvernement libéral s’inspirerait des recommandations de la juge à la retraite de la Cour suprême Louise Arbour, qui étudie actuellement la question.

Après des mois d’indignation face à la conduite de certains des plus hauts gradés de l’état-major, le premier ministre libéral a fait appel à Mme Arbour, en avril dernier, pour examiner l’approche de l’armée visant à prévenir et à punir les crimes et comportements sexuels. Mme Arbour doit remettre son rapport l’an prochain.

Les libéraux ont également nommé la lieutenante-générale Jennie Carignan, l’une des femmes les plus hautes gradées de l’armée, pour diriger le «changement de culture» au sein des Forces armées canadiennes, notamment la lutte contre la haine et la discrimination.

«Nous nous engageons, absolument, à suivre de tout cœur les recommandations que la générale Carignan mais surtout la juge Arbour ont mises de l’avant pour mettre fin une fois pour toutes à la discrimination au sein des militaires», a assuré mercredi M. Trudeau.

Certains ont critiqué les libéraux pour avoir lancé encore un autre examen, après le rapport de l’ancienne collègue de Mme Arbour à la Cour suprême, Marie Deschamps. Dans un rapport accablant, Mme Deschamps avait recommandé déjà en 2015 la création d’un centre véritablement indépendant, en dehors de la chaîne de commandement, pour surveiller le traitement de ces dossiers par l’armée et la tenir responsable de ses actes. Elle avait alors dénoncé une «culture de la sexualisation» au sein de l’armée.

Ni le gouvernement conservateur de Stephen Harper, qui était au pouvoir lorsque Mme Deschamps a déposé son rapport, ni le gouvernement Trudeau par la suite n’ont mis en oeuvre cette recommandation.

Le rapport Deschamps

M. O’Toole, pour sa part, s’est engagé à créer un organisme de surveillance indépendant, bien qu’il n’ait pas mentionné le rapport Deschamps, mercredi. Selon la plate-forme conservatrice, le bureau de l’ombudsman militaire devrait aussi faire rapport au Parlement plutôt qu’au ministre de la Défense. 

L’ancien membre de l’armée de l’air a aussi déclaré mercredi qu’un gouvernement conservateur gèlerait les promotions au sein de l’état-major, notamment, afin «d’envoyer un signal réel que nous allons nettoyer le gâchis et restaurer cette confiance et cette foi qui sont importantes pour une institution aussi importante que notre armée».

M. O’Toole a ensuite attaqué les libéraux pour leur traitement d’une allégation d’inconduite sexuelle visant le chef d’état-major de la défense Jonathan Vance. Le général à la retraite a nié tout acte répréhensible. Il a été accusé en juillet d’un chef d’entrave à la justice et sa cause est de retour devant le tribunal vendredi.

M. Singh, de son côté, a promis qu’un gouvernement néo-démocrate mettrait en oeuvre la recommandation de la juge Deschamps. Il estime que les libéraux ont laissé tomber les femmes militaires en lançant un autre examen — inutile, à son avis. 

«Nous devons avoir un processus indépendant, a-t-il déclaré mercredi. C’était une préoccupation majeure soulevée par la juge Deschamps (…) Et malgré tout, six ans après le dépôt du rapport, après six ans au pouvoir, M. Trudeau ne l’a pas fait.»

Volonté politique ?

La question des inconduites sexuelles dans l’armée n’a été jusqu’ici que très peu évoquée pendant cette campagne électorale, si ce n’est qu’une courte mention lors du débat des chefs en anglais. Pourtant, cette question a fait les manchettes et provoqué des bouleversements au sein de l’armée depuis février.

Ce manque d’attention avait inquiété Charlotte Duval-Lantoine, de l’Institut canadien des affaires mondiales. Elle se souvient que des allégations d’inconduite sexuelle par le passé ont provoqué des bouleversements et des promesses d’action, avant que l’attention ne se dissipe et que le problème ne soit plus abordé.

«J’ai déjà vu ça», a déclaré Mme Duval-Lantoine, qui étudie les questions de genre dans l’armée. «Alors, évidemment, je m’inquiète de la répétition de ces schémas. Je sais qu’en ce moment, il y a un ‘momentum’ au sein de l’institution. Mais cela diminuera à un moment donné, parce que les changements de culture sont difficiles.»

Les experts sont divisés sur les promesses de chacun des partis. Pourtant, la plupart partagent les inquiétudes de Mme Duval-Lantoine, quant à savoir si le prochain gouvernement – quelle que soit sa couleur – aura la volonté ou l’intérêt politique de lutter véritablement contre les inconduites sexuelles dans l’armée.

«Je suis totalement frustré, totalement frustré, a lancé en entrevue l’ancien ombudsman militaire Gary Walbourne. Nous savons ce qu’il faut faire, les gens en ont parlé ad nauseam. Mais c’est tout ce que nous faisons: discuter. Et puis tout à coup, il y a un grand tollé dans les médias, ça monte au niveau national: « Oh mon dieu que c’est choquant! ». Et puis ça s’en va.»

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