Infirmières congédiées à Joliette: «aucune intervention politique», affirme Dubé

MONTRÉAL — Québec se défend d’être intervenu dans le congédiement de deux infirmières du CLSC de Joliette qui auraient tenu des propos racistes et humiliants envers une patiente atikamekw, tandis que cette affaire remet la question de la sécurisation culturelle à l’ordre du jour.

En marge d’une annonce à Montréal, vendredi, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, a réfuté les allégations soulevées par le syndicat interprofessionnel de Lanaudière à travers différents médias en affirmant qu’il se rangeait à «100 %» derrière la décision prise par la présidente-directrice générale par intérim du CISSS de Lanaudière, Caroline Barbir.

«C’était une situation totalement inacceptable et je vous dirais qu’il n’y a eu aucune intervention politique dans cette décision», a dit M. Dubé.

En entrevue avec La Presse Canadienne, le président du syndicat, Stéphane Cormier, a affirmé que le congédiement est survenu sans qu’il n’y ait eu de véritable enquête.

Les deux infirmières avaient été suspendues sans solde lundi et congédiées dès le lendemain dans la foulée des propos qu’elles auraient tenus.

«Dans une situation normale, on prend votre version des faits, on recueille la version de tous les témoins. Après ça ils font une analyse de tout ça. Le contentieux de l’employeur écrit une lettre avec tous les points reprochés au salarié et là, ils rencontrent une deuxième fois le salarié qui est toujours sans solde à la maison. Ça dure deux ou trois semaines et ils leur disent: voici pourquoi on vous congédie.»

«Ça fait 30 ans que je fais du syndicalisme dans Lanaudière. L’employeur n’a jamais agi de cette façon. C’est ce qui me fait croire à un congédiement politique», a-t-il insisté.

Le ministre responsable des Affaires autochtones, Ian Lafrenière, a lui aussi nié toute ingérence, en marge du lancement de la table politique conjointe entre Québec et l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador. 

«Ma précédente carrière m’a bien démontré qu’on ne juge pas d’une enquête par sa durée, a plaidé l’ex-policier. C’est avant tout une histoire de relations de travail et j’ai entièrement confiance dans le processus qui a été fait.»

Dans une déclaration transmise vendredi après-midi, le CISSS de Lanaudière a maintenu que le congédiement des deux infirmières avait fait suite à une enquête en bonne et due forme, déclenchée le lundi matin. 

«Après avoir recueilli les témoignages nécessaires dans le cadre d’une enquête de cette nature, nous avions suffisamment d’éléments en main pour justifier un manquement au code d’éthique de l’établissement et au code d’éthique et de déontologie de la profession», a avancé la présidente-directrice générale par intérim, Caroline Barbir.

Les faits reprochés remontent à vendredi dernier, lorsque Jocelyne Ottawa s’est présentée au CLSC de Joliette pour y obtenir des soins. Les deux infirmières lui ont demandé de chanter en atikamekw et lui ont dit à la blague qu’elles l’appelleraient «Joyce», une référence à Joyce Echaquan, une autre femme de la communauté de Manawan décédée en septembre dans des conditions dégradantes à l’hôpital de Joliette. 

M. Cormier a expliqué que les infirmières avaient confirmé les propos rapportés par Mme Ottawa.

«Y a-t-il eu maladresse? Bien oui, il y a eu maladresse. Est-ce que je peux comprendre que Mme Ottawa se soit sentie comme ça? Bien oui, je peux le comprendre. Oui, il reste plein de choses à faire, mais ce n’est certainement pas de congédier deux infirmières sur la place publique et faire un show politique avec ça.»

Selon lui, «tout le monde est abasourdi» dans le milieu, d’autant plus que ces deux infirmières étaient vues comme des modèles en la matière.

«La chef d’unité avait accepté, avant que cet événement arrive, que ce soient elles qui soient la figure de proue au CLSC de Joliette pour la communauté atikamekw. Ces filles-là sont dédiées, elles aiment travailler avec cette communauté et ceci arrive.

«Ce qu’on a fait, on a reculé Lanaudière de 10 ans. On voulait créer un pont et on a creusé un fossé de huit kilomètres. Toutes les infirmières sont figées dans Lanaudière, parce que plus personne ne sait quoi faire.»

Les deux infirmières doivent donner leur version des événements en conférence de presse la semaine prochaine et le président du syndicat promet de contester ce congédiement devant un arbitre.

Confusion à Québec

À Québec, où les parlementaires avaient adopté à l’unanimité une motion présentant des excuses à Mme Ottawa et à la communauté atikamekw de Manawan, un certain malaise régnait chez les députés d’opposition interrogés. 

La députée libérale Marwah Rizqy a d’abord rappelé que selon «ce que nous avons entendu, les faits allégués étaient vraiment graves. Alors une action s’imposait». Ne voulant s’avancer plus loin, elle a remis le débat entre les mains des instances chargées d’arbitrer des relations de travail. 

«Le tribunal qui va entendre cette cause, si jamais c’est un congédiement qui est injustifié, je laisserai le tribunal tirer ses conclusions face à la preuve qui sera déposée devant eux», a-t-elle dit. 

Du côté de Québec solidaire, la députée de Taschereau, Catherine Dorion, a expliqué que tous se retrouvaient maintenant devant «une autre version». 

«Je ne sais pas, je n’étais pas là. Peut-être que ce n’est pas un malentendu, mais bon. On ne le sait pas. Donc, ne le sachant pas, quand quelqu’un dit: je crois avoir été victime de racisme, j’ai souffert; si c’est à moi qu’on le dit, je m’excuse instantanément, même si ce n’était pas mon intention. Donc, comme parti, oui, de présenter nos excuses, de dire désolé on ne veut pas ça.» 

Elle reconnaît qu’il sera nécessaire de connaître le fond de l’affaire avant de se prononcer davantage. 

«Il faut aller voir un peu plus loin à chaque fois et ne pas se ‘pitcher’ sur la première nouvelle qui sort parce qu’on sait qu’il y en a d’autres qui sortent après», a dit Mme Dorion. 

De son côté, le député péquiste Pascal Bérubé avait autant de questions que de réponses sur le sujet. 

«Est-ce qu’il y a eu des paroles racistes? Oui. Dans quel contexte? Dans aucun contexte c’est acceptable. Quelle devrait être la suite? Est-ce que c’est le congédiement? Le syndicat est engagé dans un débat avec l’employeur là-dessus», a-t-il fait valoir. 

Il a cependant ajouté «qu’il faut condamner toute parole, acte raciste, il faut le condamner. Il ne faut pas laisser passer ça». 

Il a aussi rappelé au passage que la motion adoptée par l’Assemblée nationale portait également sur la sécurisation culturelle des nations autochtones, qui consiste notamment à tenir compte de leur réalité et des rapports de pouvoir présents dans les soins de santé.

«Ça peut s’appliquer maintenant. C’est une procédure, notamment dans les hôpitaux, qui permet de rendre plus à l’aise, plus respectueuse des Premières Nations.»

Un débat plus large

Selon Ghislain Picard, le grand chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL), cette affaire mérite un «débat sûrement beaucoup plus large» sur la méfiance des personnes autochtones envers le réseau de la santé.

«Il y a des situations dans certaines régions où des patients autochtones sont rendus à normaliser certains traitements qu’ils reçoivent parce qu’ils ou elles s’y attendent», a-t-il déploré. 

Il souhaite que le concept de sécurisation culturelle soit enchâssé dans la loi pour éviter de laisser place à l’interprétation d’un établissement à l’autre.

Le grand chef Picard insiste aussi sur l’importance d’impliquer directement les communautés autochtones dans l’élaboration de toute formation, car les deux infirmières avaient pourtant déjà assisté à une conférence de sensibilisation à la sécurisation culturelle à la suite du décès de Joyce Echaquan. 

Une formation plus élaborée, préparée par l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, reste à être approuvée par la communauté atikamekw avant d’être offerte à l’ensemble du personnel du CISSS de Lanaudière.

Le ministre fédéral des Services aux Autochtones, Marc Miller, est pour sa part revenu au concept de racisme systémique, dont le gouvernement de François Legault refuse toujours de reconnaître l’existence au Québec.

«Franchement, il n’y a personne qui m’a personnellement demandé si je pouvais faire de la claquette avant d’avoir un service à l’hôpital», a illustré le ministre.

«On a beau congédier à volonté, mais après qu’on ait congédié tout le monde, il y a toujours le système qui perpétue cette façon de penser.»

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