Jusqu’où ira la grande entreprise pour «dénoncer» les mesures anti-démocratiques ?

WASHINGTON — Lorsque les dirigeants de Coca-Cola et de Delta Air Lines se sont prononcés contre les nouvelles dispositions de la loi électorale en Géorgie, la semaine dernière, cela a semblé signaler un nouveau «militantisme» au sein des entreprises américaines.

Mais si les dirigeants des entreprises les plus importantes des États-Unis vont écarter les élus qui soutiennent des mesures restrictives, ils devront brusquement freiner le crayon sur leur chéquier.

Les législateurs des États de tout le pays qui ont fait pression pour de nouvelles restrictions du vote — et qui ont aussi repris les allégations infondées de fraude électorale de l’ancien président Donald Trump — ont récolté plus de 50 millions $ de contributions d’entreprises ces dernières années, selon un nouveau rapport de l’organisme «Public Citizen», de Washington.

Le géant des télécommunications AT&T a été le plus généreux: il a versé plus de 800 000 $ depuis 2015 aux parrains de ces projets de loi ou à ceux qui ont voté en faveur, selon le rapport. Au cours de la même période, on cite notamment les contributions de Comcast, Philip Morris USA, UnitedHealth Group, Walmart, Verizon, General Motors et Pfizer.

L’argent n’a peut-être pas été versé dans le but d’encourager ces projets de loi, que les groupes de défense des droits de vote ont accusés d’attaquer la démocratie. Mais il a néanmoins contribué à consolider le contrôle républicain dans les États où bon nombre de ces mesures prohibitives sont maintenant mises de l’avant. 

Il faudra voir maintenant si ces entreprises continueront de donner à ces élus — jusqu’où, en fait, les dirigeants d’entreprise, habituellement allergiques au risque, sont prêts à aller dans leurs critiques des politiques et des politiciens. 

«C’est vraiment la grande entreprise états-unienne, dans son ensemble, qui finance ces politiciens, rappelle Mike Tanglis, l’un des auteurs du rapport. Il semble que plusieurs essaient maintenant de se cacher sous une roche en espérant que ça passe.»

Plus de 120 entreprises détaillées dans le rapport avaient déjà soutenu qu’elles réévalueraient leurs contributions aux élus du Congrès qui, reprenant les mêmes mensonges que les législateurs des États, se sont opposés à la certification de la victoire du président Joe Biden, à la suite de l’assaut meurtrier sur le Capitole américain par les partisans de Trump, le 6 janvier. 

La tension est plus évidente maintenant en Géorgie, où une nouvelle loi électorale, de grande portée a suscité l’émoi aux États-Unis — et les critiques de Delta et de Coca-Cola. Vendredi, la Ligue majeure de baseball a annoncé qu’elle ne tiendrait pas finalement son match des étoiles à Atlanta cette année. La Chambre des représentants de Géorgie, contrôlée par les républicains, a voté pour dépouiller Delta d’un allégement fiscal, qui vaut des dizaines de millions de dollars par an.

Ce qui est certain, c’est que ce «militantisme d’entreprises» aura un impact beaucoup plus grand dans les États qu’à Washington.

Tout le monde a son prix

«Public Citizen» a analysé environ 245 projets de loi de restriction de vote proposés avant le 1er mars et a ensuite croisé ces données avec les registres de contributions au niveau des États datant de 2015.

L’organisme a notamment découvert que:

– les entreprises ont donné au moins 50 millions $ aux élus qui ont soutenu les restrictions de vote, dont 22 millions $ dans le cycle de campagne en 2020; 

– au moins 81 entreprises du «Fortune 100» ont versé au total 7,7 millions $ aux partisans des restrictions électorales;

– près de la moitié de toutes les entreprises du «Fortune 500» ont donné un total combiné de 12,8 millions $ aux partisans des restrictions; 

– environ les trois quarts des entreprises qui ont modifié leur politique de contributions après l’assaut contre le Capitole ont également donné à des élus qui soutenaient les restrictions du vote; 

– plus de 60 entreprises ont donné au moins 100 000 $ aux élus qui ont soutenu les restrictions.

Par exemple, AT&T a déclaré que «le droit de vote est sacré», mais a refusé de dire si elle refuserait de verser des dons aux élus des États, comme elle l’avait fait pour les membres du Congrès qui s’opposaient à la victoire de Joe Biden.

Lundi, le chef de la minorité au Sénat, Mitch McConnell, a exhorté les entreprises à résister à ce qu’il a appelé une «campagne coordonnée par des gens puissants et riches pour induire en erreur et intimider le peuple américain».

«Notre secteur privé doit cesser de s’inspirer du ‘complexe outrage industriel’, a déclaré le républicain du Kentucky dans un communiqué. Les Américains n’ont pas besoin ou ne veulent pas que les grandes entreprises amplifient (…) ou réagissent à chaque controverse fabriquée par une gauche frénétique.»

La pression a été particulièrement intense en Géorgie, où le gouverneur républicain Brian Kemp a récemment signé une nouvelle loi radicale qui interdit notamment aux gens de distribuer de la nourriture ou de l’eau aux électeurs faisant la queue et qui permet à la Commission électorale de l’État, contrôlée par les républicains, de démettre et de remplacer les fonctionnaires électoraux du comté.  

Deux des commanditaires de la mesure figurent parmi les principaux récipiendaires des contributions des entreprises détaillés dans le rapport de «Public Citizen».

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Par Brian Slodysko,  The Associated Press

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