La cheffe du Parti vert, Annamie Paul, a survécu à une tentative d’éviction

OTTAWA — Après avoir survécu, mardi, à une tentative de destitution qui a finalement changé de cap, la cheffe du Parti vert, Annamie Paul, a accusé les responsables de cette démarche de «raciste» et de «sexiste», en plus de s’en prendre au premier ministre Justin Trudeau. 

En conférence de presse mercredi, Mme Paul a souligné que la valeur des verts est le «respect de la diversité », mais que le changement qu’elle représente «peut souvent être perçu comme une menace» pour certains.

Mme Paul a assisté mardi soir à une réunion d’urgence de la direction du parti pour faire face à une motion de censure, première étape d’un long processus qui aurait pu aboutir à un vote des militants sur son sort. La réunion virtuelle — et tendue — du Conseil fédéral du parti a plutôt accouché d’une motion qui demande à la cheffe et au député vert Paul Manly de rédiger une déclaration commune dans laquelle Mme Paul se dissociera des «attaques» de son ancien proche conseiller et réitérera son soutien au caucus.

Sinon, la cheffe Paul fera l’objet d’un vote de défiance le 20 juillet, a indiqué mercredi la présidente du Conseil fédéral, Liana Canton Cusmano, dans un communiqué. Elle a par ailleurs indiqué que le Conseil avait également voté pour la tenue d’une assemblée générale virtuelle des membres, le 21 août, soulevant d’autres questions sur la stabilité du règne de huit mois de Mme Paul.

La motion de censure était accompagnée d’une série d’accusations  publiées dans une lettre, et dont La Presse Canadienne a obtenu copie. Celle-ci décrit l’attitude de Mme Paul comme étant notamment autocratique et hostile, et qu’elle a manqué à son devoir d’être une membre respectueuse qui développe une relation de travail collaborative, depuis son élection à la tête du parti. 

Selon cette lettre, Mme Paul a assisté à peu de réunions du conseil et «a fait preuve de colère dans de longs monologues répétitifs et agressifs et n’a reconnu la valeur d’aucune idée sauf la sienne».

Annamie Paul a répliqué que le document était «si raciste, si sexiste» qu’il a été «immédiatement désavoué» par la majorité des dirigeants du parti et les deux députés verts.

«Les règles du jeu semblent changer. Soudain, il y a un besoin de plus de surveillance, de responsabilité accrue, de sanctions plus rapides et plus sévères», a-t-elle affirmé.

Caucus réduit

Par ailleurs, la cheffe a également attaqué le premier ministre Justin Trudeau, en lui reprochant de chercher à semer «la division et le désarroi» parmi les verts en recrutant la députée Jenica Atwin.

«Vous n’êtes pas un allié et vous n’êtes pas un féministe», a-t-elle soutenu.

Le caucus des verts est maintenant réduit à deux députés — M. Manly et l’ancienne cheffe Elizabeth May —, depuis le départ de Mme Atwin vers les libéraux au pouvoir, la semaine dernière. La députée de Fredericton a invoqué comme motif principal les affrontements internes au sein du Parti vert sur le conflit israélo-palestinien.

Les retombées de cette lutte intestine ne se sont pas arrêtées là: deux des quinze membres du Conseil fédéral ont remis leur démission mardi soir. Lia Renaud, qui représente au Conseil l’aile du parti en Nouvelle-Écosse, a déclaré à La Presse Canadienne qu’elle «ne pouvait pas, en toute conscience, maintenir» son soutien à Mme Paul, ajoutant qu’elle soutenait toujours les députés May et Manly.

Lucas Knell a également confirmé qu’il avait démissionné de son poste de représentant de Terre-Neuve-et-Labrador, ce qui pourrait laisser le sort politique de Mme Paul entre les mains des 13 membres restants au Conseil fédéral, dont certains ont été nommés à ce poste et non pas élus par les militants. 

Le conflit israélo-palestinien divise

Cette bisbille découle en partie d’une déclaration du conseiller de Mme Paul à l’époque, Noah Zatzman, qui avait écrit sur les réseaux sociaux le 14 mai que «nous travaillerons pour vous battre», visant entre autres des députés verts, non spécifiés, qu’il accusait de soutenir une rhétorique antisémite. Il répondait surtout, en fait, à la députée Atwin, qui avait qualifié de «complètement inadéquate» la déclaration de sa cheffe sur la violence dans les territoires palestiniens. Dans son message sur Twitter, le 11 mai, la députée Atwin appelait l’État d’Israël à mettre fin à «l’apartheid».

Ce message a depuis été supprimé, bien que Mme Atwin ait maintenu sa déclaration, dimanche, sur les ondes de CTV. Le lendemain, elle a ajusté sa position concernant Israël, pour s’aligner sur celle des libéraux, plus modérée — qui s’apparente essentiellement, du reste, à celle de Mme Paul.

Le député Manly, quant à lui, avait écrit le 10 mai que le déplacement prévu des familles palestiniennes du quartier de Cheikh Jarrah, à Jérusalem-Est, constituait «un nettoyage ethnique».

Mme Paul a évité de se dissocier explicitement de la déclaration de son conseiller Zatzman, mais elle a souligné qu’il n’était plus son conseiller principal. Elle a ensuite rappelé sa déclaration initiale du 10 mai sur la crise au Proche-Orient: «La violence et la confrontation n’apporteront pas de résolution, seulement plus de souffrance. Nous exhortons à la retenue et demandons aux personnes en position d’autorité de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour éviter d’autres blessures ou pertes de vie». 

Une division qui ne date pas d’hier

Jo-Ann Roberts, qui a été cheffe du parti par intérim pendant près d’un an, a déclaré que Mme Paul était confrontée aux «problèmes de croissance» d’un parti dont les membres sont issus de plusieurs factions — des conservateurs fiscaux jusqu’aux écosocialistes. «Elle a appris à la dure des leçons très difficiles, de façon très publique, sur la nécessité d’être à l’écoute des gens, de savoir ce qu’ils pensent», a déclaré Mme Roberts en entrevue. 

«Je pense qu’il s’agit d’une panne de communication — et cela va demander du travail.» Par contre, la réponse, en ce moment, n’est pas de changer de dirigeants, croit Mme Roberts. «Elle est nouvelle dans le métier et mérite d’avoir une chance de comprendre ces choses.» 

Elizabeth May avait elle aussi fait face à une réaction vive de la base après avoir résisté à un vote des militants en faveur d’une résolution soutenant les sanctions contre Israël en 2016, a rappelé Mme Roberts. À l’époque, Mme May s’était opposée à la campagne «Boycott, désinvestissement et sanctions», qualifiant ce mouvement contre l’État d’Israël de «polarisant et divisif».

Par ailleurs, on a vu émerger des questions d’intimidation et de préjugés raciaux visant Mme Paul, première femme noire élue à la tête d’un parti fédéral — et deuxième personne de confession juive, après David Lewis, du Nouveau Parti démocratique, au début des années 1970.

L’organisme «Operation Black Vote Canada» a exprimé mardi sa «déception et sa consternation» en apprenant que Mme Paul serait visée par une motion de censure. «En tant que première Canadienne noire à diriger un grand parti politique, l’élection de Mme Paul a représenté un pas en avant dans la mission de diversifier la politique et d’avoir plus de Canadiens pour les représenter dans les institutions. Les développements d’aujourd’hui représentent un pas en arrière dans cette entreprise», a estimé l’organisme dans un  communiqué.

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