Le maire de Coutts, en Alberta, croit que la GRC a été prise de court en février

OTTAWA — La Gendarmerie royale du Canada (GRC) a semblé prise au dépourvu par les manifestants qui bloquaient un passage frontalier l’hiver dernier, alors que le gouvernement de l’Alberta avait été prévenu des risques, a soutenu mercredi le maire de Coutts, en Alberta. 

Le maire Jim Willett a déclaré à la commission Rouleau qu’il avait lu sur les réseaux sociaux une publication qui évoquait les plans du blocus et qu’il en avait informé les autorités provinciales deux jours avant l’apparition d’un convoi de camions dans son village.

Le maire Willett témoignait mercredi aux audiences publiques de la commission chargée d’enquêter sur le recours, par le gouvernement fédéral, à la Loi sur les mesures d’urgence pour mettre un terme aux manifestations du Convoi de la liberté qui bloquaient le centre-ville d’Ottawa et des passages frontaliers, en février dernier.

M. Willett a raconté qu’il avait envoyé un courriel au premier ministre albertain de l’époque, Jason Kenney, et au solliciteur général de la province le 27 janvier pour les prévenir de la possibilité d’un blocus à la frontière dans son village.

Coutts est un petit village frontalier de seulement 245 habitants. Le maire s’inquiétait de l’accès vital des résidents à la route, mais il soutient aussi qu’il a rappelé aux autorités qu’une telle manifestation à la frontière pourrait provoquer un incident avec Washington.

Le lendemain, 28 janvier, le bureau du solliciteur général de l’Alberta l’a assuré que la GRC était au courant et qu’elle contrôlait la situation, a-t-il dit. Et le 29 janvier, alors que des dizaines de poids lourds s’installaient à Ottawa, un grand convoi de camions s’est rassemblé à Coutts, certains roulant sur le terre-plein et dans les fossés, pour bloquer la route menant au poste frontalier.

Il lui a semblé alors que la GRC était prise au dépourvu par les événements, a-t-il dit. Selon le maire, la GRC a ensuite attendu trois jours avant d’établir une importante présence policière à Coutts.

Un «pasteur de rue»

Au cours de ce blocus, des centaines de semi-remorques ont bloqué les voies d’entrée et de sortie des États-Unis, empêchant un flux régulier de commerce entre les deux pays.

Plusieurs manifestants étaient assez combatifs; certains ont eu des confrontations verbales avec des policiers et d’autres ont utilisé du matériel agricole pour franchir des barrages routiers.

Un deuxième campement a surgi à 10 km de la frontière, ce qui a nécessité une surveillance 24 heures sur 24 par des centaines de policiers de la GRC et de shérifs de l’Alberta.

Le maire Willett a raconté que les manifestants ont négocié avec la police pour ouvrir une voie de circulation à travers la frontière. Mais leur détermination à continuer à protester a été renforcée par un sermon prononcé par le pasteur de rue Artur Pawlowski, qui a encouragé davantage de personnes à venir rejoindre la cause.

«Comment pensez-vous que la Deuxième Guerre s’est terminée ? Des millions ont dû mourir. Comment pensez-vous que la Première Guerre s’est terminée ? Des millions ont dû mourir, et c’est le prix que nous devons être prêts à payer», a déclaré M. Pawlowski dans une vidéo du sermon qui a été visionnée à l’audience.

Les manifestations ont pris fin le 14 février, le jour même où la Loi fédérale sur les mesures d’urgence a été invoquée. La GRC a finalement procédé à plusieurs arrestations, saisi plusieurs armes à autorisation restreinte et accusé quatre hommes de complot en vue de commettre un meurtre.

À un moment donné au cours de l’opération de démantèlement, des manifestants ont tenté de percuter un véhicule de la police avec un gros tracteur agricole et un semi-remorque.

«Des terroristes nationaux»

Deux jours plus tôt, le 12 février, le maire Willett avait déclaré à un journaliste de La Presse Canadienne qu’il craignait qu’un «élément extrême» ne se joigne à la manifestation, selon des documents déposés à la commission. «Quelqu’un, dans une position protégée, doit appeler ces types pour ce qu’ils sont: des terroristes nationaux», a écrit le maire Willett dans un texto. 

«Ce ne sera pas moi», a-t-il ajouté, expliquant qu’il se sentait menacé par les manifestants. «Ils sont juste devant ma fenêtre. Je serais littéralement pendu.»

M. Willett est devenu émotif à plusieurs reprises mercredi en décrivant l’impact du blocus sur sa petite communauté frontalière et ses habitants. Il estime qu’environ 70 % des résidents de Coutts appuyaient le convoi, ce qui a provoqué une fracture majeure au sein de la petite communauté. «Il y a encore des voisins qui ne se parlent pas», a-t-il déclaré mercredi.

Alors que certains résidents lui ont dit qu’ils n’avaient jamais eu de problèmes pour entrer et sortir de la ville comme d’habitude, même s’ils devaient parfois traverser un champ, d’autres ont déclaré qu’ils se sentaient intimidés par les manifestants.

M. Willett a craqué en décrivant une femme plus âgée qui se pelotonnait en boule sur le siège du passager lorsqu’elle passait devant le blocus pour se rendre à des rendez-vous chez le médecin dans la ville voisine.

Mardi, un conseiller municipal de l’Alberta qui était devenu un porte-parole officieux des manifestants avait déclaré à la commission que l’affaire de complot pour meurtre avait sali l’objectif du blocus.

«La perception autour de Coutts, malheureusement, en raison de la découverte des armes à feu, a entaché» le mouvement, déclarait Marco Van Huigenbos, conseiller municipal de Fort Macleod.

Il a raconté à la commission qu’après la découverte des armes à Coutts, il est devenu clair que «tous les objectifs que nous cherchions à atteindre n’étaient plus possibles et que notre message avait été perdu».

Un avocat subit un malaise

La commission se penche cette semaine sur deux barrages routiers installés à des postes frontaliers par des manifestants opposés aux restrictions sanitaires liées à la COVID-19. D’autres manifestants ont bloqué pendant six jours l’accès au pont Ambassador, à Windsor, en Ontario.

Le deuxième témoin, mercredi, était Mario Di Tommaso, sous-solliciteur général de l’Ontario. Au début de son témoignage, Me Gabriel Poliquin, un avocat de la commission, s’est effondré.

Les intervenants d’urgence ont été appelés à l’immeuble de Bibliothèque et Archives Canada au centre-ville d’Ottawa où se tiennent les audiences, et les procédures ont été interrompues alors que les avocats et les spectateurs ont évacué la salle.

On ignore l’état de santé de Me Poliquin et un porte-parole de la commission a indiqué dans un courriel que par respect pour lui et sa famille, aucun autre détail ne serait donné.

L’audience publique a repris quelques heures plus tard avec le témoignage de Ian Freeman, un fonctionnaire du ministère des Transports de l’Ontario.

Le premier ministre Justin Trudeau a invoqué la Loi sur les mesures d’urgence le 14 février, pour la première fois depuis son adoption en 1988. Le gouvernement soutenait à l’époque que les pouvoirs temporaires et extraordinaires de cette loi étaient nécessaires pour mettre fin aux blocages à Ottawa et aux passages frontaliers.

La Commission sur l’état d’urgence, présidée par le juge Paul Rouleau, doit déterminer a posteriori, comme l’exige la loi d’exception, si ce recours était justifié dans les circonstances. 

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