La confiance envers la GRC s’effrite, des experts réclament une refonte

En Nouvelle-Écosse, l’année 2022 a été marquée par l’importante commission d’enquête qui s’est penchée sur la tuerie d’avril 2020 qui a fait 22 morts dans la province. Les révélations qui ont été faites au cours des audiences publiques ont continué d’alimenter la méfiance du public à l’égard de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) qui, selon certains experts, se développe depuis des années.

Cette année seulement, un groupe autochtone de Terre-Neuve-et-Labrador et un comité gouvernemental sur le racisme systémique en Colombie-Britannique ont tous deux appelé leur province à se départir de la GRC, tandis que le gouvernement du Parti conservateur uni de l’Alberta travaille sur un plan pour remplacer la GRC par un corps de police provincial.

Dans le comté de Cumberland, où certains des meurtres ont eu lieu pendant la tuerie en Nouvelle-Écosse, le conseil municipal a récemment voté pour solliciter des propositions afin d’établir des services de police locaux, y compris auprès d’autres corps de police que la GRC.

Un sondage commandé par le corps policier national plus tôt cette année a montré que seulement 51 % des Canadiens croient que la GRC est honnête, ce qui représente une baisse de cinq points de pourcentage par rapport à l’année précédente. Seulement un tiers des Canadiens estiment que la GRC traite équitablement les minorités visibles et les Premières Nations.

«La GRC doit rendre des comptes. Elle doit vraiment repenser ce qu’elle fait en tant que force policière», souligne le professeur de criminologie à l’Université Saint-Thomas, au Nouveau-Brunswick, Michael Boudreau.

Maintenant que les faux pas des policiers ont été exposés au public lors de la commission d’enquête sur la tuerie de masse en Nouvelle-Écosse, M. Boudreau soulève que ce serait une occasion manquée si les recommandations de la commission n’entraînaient pas de changements radicaux.

Or, il est peu optimiste de voir un tel changement de cap se produire.

«Malheureusement, les politiciens vont devoir s’impliquer si nous voulons avoir une discussion sérieuse sur l’avenir de la police, nuance-t-il. On ne peut pas laisser à la police la responsabilité de se réformer elle-même.»

Un moment décisif

Historiquement, la GRC a su garder ses problèmes loin des yeux du public, rappelle le professeur.

Tout a cependant changé il y a dix ans, lorsque plusieurs femmes ont déclaré avoir été victimes de discrimination, de harcèlement, d’intimidation et d’agression sexuelle de la part de leurs collègues. Une action collective qui a découlé de ces dénonciations a finalement versé environ 125 millions $ à plus de 2300 femmes.

Janet Merlo faisait partie de ces femmes qui ont dénoncé les agissements de leurs collègues. Elle était d’ailleurs la principale demanderesse dans l’action collective. 

Au cours des audiences sur la tuerie en Nouvelle-Écosse, elle a pu dresser plusieurs parallèles avec la situation qu’elle a elle-même vécue, y compris un manque chronique de personnel, des frictions avec la police locale et une vision «les policiers d’abord», qui a retardé la diffusion d’un avertissement public concernant le tireur conduisant une réplique d’une voiture de police.

«Tout commence à s’effondrer, lance sans détour Mme Merlo. Mais je me sens mal pour ceux qui sont sur le terrain et qui font leur travail.»

Elle mène maintenant une campagne visant à établir une surveillance externe indépendante de la GRC, qui, espère-t-elle, assurera une plus grande responsabilisation et contribuera à déclencher un changement culturel.

«Ils ne devraient plus être autorisés à se contrôler ou à enquêter sur eux-mêmes, soutient Mme Merlo. C’est à cause de ça que la confiance du public s’effrite: ils enquêtent tout le temps sur eux-mêmes, ils reviennent et disent que tout va bien.»

Il y a deux ans, lors de la publication du rapport final sur l’action collective, Mme Merlo espérait que la commissaire Brenda Lucki changerait les choses.

Mais maintenant, alors qu’elle voit toujours bien peu de changement, Mme Merlo a perdu espoir.

«J’ai perdu toute confiance en Brenda Lucki, affirme-t-elle. Je ne crois pas qu’elle fera quoi que ce soit pour redresser le navire.»

Leadership contesté

Le professeur Boudreau pense que Mme Lucki devrait être remplacée — de préférence par un civil qui n’a jamais été policier.

La GRC a commencé comme une force de police nationale, et M. Boudreau soutient qu’elle devrait revenir à ses racines plutôt que de s’éparpiller à travers le pays.

«Ils devraient regarder les crimes d’entreprise, la sécurité nationale et ce genre de choses, pas répondre aux appels au 911 quand un VTT a été volé», selon lui.

Et bien que la création de corps de police municipaux ou provinciaux soit coûteuse et demandante, M. Boudreau estime que tout changement important avec la GRC devrait impliquer un examen «fondamental, sinon radical» des services de police dans leur ensemble, tant au niveau national qu’au niveau provincial.

Dans une déclaration envoyée par courriel depuis le quartier général national de la GRC, la caporale Kim Chamberland affirme que la réforme de la culture et la lutte contre le harcèlement et la discrimination sont une priorité pour Mme Lucki.

«Nous savons que mettre fin au harcèlement et améliorer la culture sont essentiels pour atteindre l’excellence opérationnelle et pour notre succès en tant qu’organisation moderne», écrit Mme Chamberland.

La GRC a déjà identifié cinq priorités clés pour atteindre cet objectif, notamment la lutte contre le racisme systémique et l’amélioration de la redevabilité, précise Mme Chamberland.

Cependant, le professeur Boudreau demeure convaincu que le corps policier n’a pas réussi à apprendre de ses échecs.

«Je commence à penser qu’il est peut-être temps que le gouvernement fédéral s’implique pour vraiment mettre à nu ce corps de police et le rebâtir de fond en comble, parce que c’est une force de police brisée», conclut-il.

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