La contestation du résultat par Trump ne ressemble en rien au recomptage de 2000

ST-PETERSBURG, Fla. — Il y a vingt ans, à une époque et dans des circonstances bien différentes de celles d’aujourd’hui, il a fallu cinq semaines de recomptages et de batailles judiciaires en Floride avant que le républicain George W. Bush ne l’emporte sur le démocrate Al Gore par 537 voix.

Les tentatives actuelles du président Donald Trump et de ses alliés républicains pour porter devant les tribunaux des allégations non prouvées de fraude et d’irrégularités dans plusieurs États seront bien plus difficiles à faire valoir, selon des experts juridiques et politiques.

«Il n’y a pas beaucoup de similitudes» entre les deux situations, estime l’avocat Barry Richard, qui a représenté M. Bush dans la saga de 2000. «En 2000, il y avait clairement un problème avec les bulletins de vote défectueux. Personne ne parlait de fraude ou d’irrégularité. La question était de savoir comment nous assurer que le vote de tout le monde soit compté.»

Le recomptage en Floride exigé par l’équipe d’Al Gore était centré sur les problèmes entourant les bulletins de vote remplis avec des machines à poinçonner obsolètes et les agents électoraux qui tentaient de comprendre l’intention d’un électeur sur un bulletin de vote dont les poinçons étaient «suspendus» ou «alvéolés». L’affaire s’est rendue jusqu’à la Cour suprême, qui a interrompu le recomptage et a attribué la victoire à M. Bush.

L’équipe Trump, pour sa part, intente plusieurs poursuites dans au moins cinq États dans lesquels le démocrate Joe Biden est en avance par des dizaines de milliers de voix — bien loin des quelques centaines de votes au coeur du litige en Floride.

«La différence la plus importante dans mon esprit est que les résultats en Floride en 2000 étaient beaucoup plus serrés que dans n’importe quel autre État en 2020», souligne Aubrey Jewett, professeur de sciences politiques à l’Université de Floride centrale qui s’est longuement penché sur le recomptage de 2000.

«Seuls 2000 votes environ séparaient M. Bush de M. Gore dans les premiers résultats, sur plus de six millions de votes. Mathématiquement, il était tout à fait possible qu’un recomptage annule les résultats», explique-t-il. «Les marges, même dans les États les plus contestés, sont beaucoup plus importantes cette fois-ci.»

Épuiser tous les recours possibles

Pourtant, certains républicains invoquent le combat de 2000, qui a impliqué plusieurs décisions judiciaires, comme justification pour permettre à M. Trump d’épuiser tous les moyens judiciaires possibles pour contester ce que le président considère comme une fraude.

«Il y a vingt ans, lorsque la Floride était partagée par une très mince marge, nous avons vu le vice-président Gore épuiser ses recours judiciaires et attendre jusqu’en décembre pour reconnaître la défaite», a rappelé lundi le chef de la majorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell.

«Si des irrégularités majeures étaient constatées cette fois-ci, d’une ampleur qui affecterait le résultat, alors chaque Américain devrait vouloir qu’elles soient mises au jour», a ajouté M. McConnell.

Le sénateur républicain Marco Rubio, de la Floride, a répété dans une vidéo en ligne mardi ce que de nombreux autres membres du Parti républicain disent: Donald Trump a parfaitement le droit de contester le résultat des élections et de se tourner vers les tribunaux.

«Une des façons dont cette élection sera largement acceptée, ce dont nous avons besoin, c’est le processus postélectoral», a estimé M. Rubio. «Les démocrates et les républicains ont eux-mêmes eu recours à ces lois.»

Reste à savoir si les poursuites intentées par le camp Trump seront suffisamment solides pour que l’une d’elles se rende jusqu’à la Cour suprême, où la récente nomination de la juge Amy Coney Barrett par M. Trump a fait pencher la cour du côté conservateur, avec six juges sur un total de neuf.

En 2000, la Cour suprême avait déterminé que, parce que les comtés de la Floride comptaient les bulletins de vote de différentes manières, un recomptage à l’échelle de l’État demandé par Al Gore aurait violé les droits des électeurs en vertu de la clause de protection égale de la Constitution.

Le 12 décembre 2000

M. Gore se souvient du sentiment d’irrévocabilité qu’il a ressenti lorsque la Cour suprême a rendu sa décision le 12 décembre. Le démocrate a accordé la victoire à George W. Bush le lendemain.

«Il n’y a pas d’étape intermédiaire entre une décision finale de la Cour suprême et une révolution violente. Et la Cour suprême interprète les lois. Ils ont rendu un avis. Et courir le risque de susciter des violences dans les rues sans aucun changement dans le résultat ne me semblait pas dans l’intérêt du pays», a déclaré M. Gore dans une interview à NBC la semaine dernière.

Donald Trump a laissé entendre qu’il n’admettrait jamais sa défaite. Pourtant, ses revendications juridiques risquent de ne pas survivre à l’examen minutieux de n’importe quel tribunal, et encore moins de se rendre à la Cour suprême, selon Barry Richard, l’ancien avocat de M. Bush.

«J’ai tout lu. J’ai examiné toutes les contestations. Aucune d’entre elles ne soulève quoi que ce soit», a dit M. Richard. «Aucune d’entre elles ne contient de preuve crédible.»

Jusqu’à présent, le camp Trump a déposé des contestations ou des demandes de recomptage en Pennsylvanie, en Arizona, en Géorgie, au Michigan et au Nevada. D’autres pourraient suivre.

La débâcle électorale en Floride était assez différente de la situation actuelle, indique le professeur Jewett.

«En 2000, en Floride, il y avait pas mal de preuves depuis le début que la conception des bulletins de vote, les bulletins de vote erronés et les différentes technologies utilisées avaient eu un impact réel sur le vote», explique-t-il.

«En 2000, la Floride était le seul État qui était contesté et aucun des candidats n’obtenait 270 (votes du collège électoral) sans la Floride», rappelle M. Jewett. «Cette fois-ci, M. Biden dépasse le seuil de 270 et M. Trump aurait besoin d’un changement dans les résultats de plusieurs États pour obtenir la victoire.»

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