La controversée gouverneure générale Julie Payette a remis sa démission

OTTAWA — La gouverneure générale Julie Payette démissionne, alors que les résultats d’une enquête sur des allégations d’un milieu de travail toxique à Rideau Hall doivent être dévoilés.

Mme Payette explique dans un communiqué que «pour le bien de notre pays, pour l’intégrité de ma fonction vice-royale et de nos institutions démocratiques, je suis arrivée à la conclusion qu’un nouveau gouverneur général devrait être nommé». Elle ajoute que «les Canadiens méritent la stabilité en ces temps incertains».

Dans une déclaration écrite, le premier ministre explique que «tous les employés du gouvernement du Canada ont le droit de travailler dans un milieu sain et sécuritaire, et nous prendrons toujours cette question très au sérieux».

Le Bureau du Conseil privé a révélé l’année dernière que la firme Quintet avait été embauchée pour mener une enquête par une tierce partie sur des allégations de harcèlement en milieu de travail au bureau de la gouverneure générale. Dans des reportages, la CBC alléguait que Mme Payette avait rabaissé et humilié publiquement des employés, poussant certains jusqu’aux larmes ou à la démission.

Ces informations ont incité le Bureau du Conseil privé à lancer un examen du milieu de travail, ce que Mme Payette elle-même avait accueilli à l’époque en disant qu’elle était «profondément préoccupée» par les allégations.

«Toute personne a droit à un environnement de travail sain et sécuritaire, à tout moment et en toutes circonstances, écrit-elle jeudi. Il semble que cela n’ait pas toujours été le cas au Bureau du secrétaire du gouverneur général. Des tensions sont apparues à Rideau Hall au cours des derniers mois et j’en suis désolée.»

Le premier ministre soutient de son côté que l’annonce de sa démission «représente une occasion de renouveler l’équipe de direction à Rideau Hall dans le but de répondre aux préoccupations concernant le milieu de travail que des employés ont soulevées pendant l’examen».

Le président du Conseil privé, Dominic LeBlanc, a dit prévoir dans les prochains jours le dévoilement d’une version du rapport qui tiendrait compte du fait que les employés ont été interviewés «sur une base de confidentialité».

«Alors on va rendre publique, je pense (…) dans quelques jours la partie du rapport ou la version qu’on peut rendre publique, suite à l’examen des avocats au Conseil privé», a-t-il indiqué en entrevue téléphonique.

M. LeBlanc a évoqué «une description très inquiétante du milieu de travail», qui ne relevait pas de «circonstances uniques».

«Et les conclusions étaient que le Conseil privé avait du travail important à faire dans le milieu du travail», a-t-il indiqué.

«C’est pourquoi ce soir (jeudi) le greffier du Conseil privé lui-même va se mettre en contact avec tous les employés. Et dans les prochains jours, le Conseil privé, les hauts fonctionnaires du Conseil privé vont être très présents avec les employés pour parler des étapes à suivre», a ajouté M. LeBlanc.

Nomination controversée

Mme Payette, ancienne astronaute, avait été nommée dans ces fonctions en 2017. Son prédécesseur, David Johnston, avait été choisi par le gouvernement conservateur de Stephen Harper, sur des recommandations d’un comité spécial, qui a plus tard été transformé en Comité consultatif sur les nominations vice-royales. Mais lors de la formation du gouvernement libéral, en 2015, Justin Trudeau avait abandonné cette approche et ramené le processus de nomination au sein du cabinet du premier ministre.

Le chef conservateur Erin O’Toole a d’ailleurs fait valoir que le prochain titulaire devrait être choisi avec beaucoup de soin.

«Le gouverneur général est le commandant en chef de nos Forces armées et joue un important rôle constitutionnel, a-t-il déclaré. Compte tenu des problèmes rencontrés avec sa dernière nomination et du Parlement minoritaire, le premier ministre devrait consulter les partis d’opposition et rétablir le Comité des nominations vice-royales. »

La nomination de Mme Payette avait été controversée dès le départ. Peu de temps après sa nomination, on a appris qu’elle avait été accusée de voies de fait alors qu’elle vivait dans le Maryland en 2011. Mme Payette a contesté l’accusation, qui a ensuite été retirée.

Mais à mesure que les détails de cet incident émergeaient, on apprenait aussi que Mme Payette avait été impliquée la même année dans un accident mortel avec délit de fuite. À l’issue de l’enquête policière, l’affaire avait été classée sans qu’on porte des accusations.

Mais ces deux affaires ont immédiatement soulevé des questions sur la qualité du processus de sélection, et les doutes sur sa nomination ont persisté depuis.

Une fois nommée, Mme Payette n’a pas emménagé dans la résidence officielle de Rideau Hall, en rénovations, invoquant des problèmes de confidentialité. Elle n’y a pas vécu pendant près de deux ans. Au lieu de cela, elle s’est plutôt installée au Québec, sa province natale, où elle a également passé beaucoup de temps pendant la pandémie.

Lorsque des reportages ont commencé à émerger sur la façon dont elle aurait traité son personnel, M. Trudeau a d’abord exprimé sa confiance en ses capacités, rejetant l’idée de la remplacer.

Dans une entrevue à une station de radio de Vancouver, en septembre, il estimait que Mme Payette était excellente. «Je ne crois pas que les gens, en plus de la crise de la COVID, aient envie d’une crise constitutionnelle», disait-il.

Le juge en chef de la Cour suprême

Si un représentant de la reine au Canada ne peut s’acquitter de ses fonctions, est démis de ses fonctions ou meurt, c’est le juge en chef de la Cour suprême du Canada qui assume les pouvoirs de ce bureau, aussi longtemps que nécessaire.

Bien que le poste de gouverneur général soit en grande partie symbolique, il revêt une certaine importance constitutionnelle, en particulier lorsque le gouvernement est minoritaire — comme c’est le cas actuellement. En 2008, le premier ministre Stephen Harper avait demandé à la gouverneure générale Michaëlle Jean de proroger le Parlement pour éviter un vote de censure qu’il allait perdre aux Communes — une décision qui avait été controversée à l’époque, mais qui respectait la tradition parlementaire britannique.

M. LeBlanc a dit croire que la situation ne pouvait pas rester ainsi pendant plusieurs mois.

«Alors nous aurons des réflexions sur le processus dans les prochains jours, au cours des prochaines semaines. Mais on ne voit pas le juge en chef (Richard Wagner) occuper cette fonction constitutionnelle pour plusieurs semaines», a affirmé le président du Conseil privé en entrevue.

Le porte-parole du Bloc québécois en matière de Conseil privé, Rhéal Fortin, a estimé jeudi que cette démission «démontre encore plus que le gouvernement doit rendre public immédiatement le rapport sur les conditions de travail à Rideau Hall».

M. Fortin souligne par ailleurs que «le poste vacant de gouverneur général est une belle occasion de remettre en question l’utilité d’une fonction dépassée et qui n’a pas sa place en démocratie». Son chef, Yves-François Blanchet, se demande d’ailleurs sur Twitter «combien de vaccins la couronne coûte-elle?».

Le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, a indiqué que «les personnes que nous ne devons pas oublier dans cette affaire sont les travailleuses et travailleurs qui ont dû oeuvrer dans un milieu de travail toxique». Selon M. Singh, «ça prend plus que la démission de la gouverneure générale. Il incombe au premier ministre de veiller à ce que des mesures soient mises en place pour que ce milieu de travail soit exempt de harcèlement».

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