La COVID-19 continue de se répandre dans les CHSLD

MONTRÉAL — Le premier ministre du Québec, François Legault, a répété cette semaine qu’il y avait «deux mondes» dans la province: celui des centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) et le reste de la société.

Dans l’un de ces deux mondes, on se prépare à rouvrir les écoles, les commerces et les usines, sous certaines conditions, et l’arrivée des beaux jours poussent certaines personnes à rêver de camping, de pêche et de retour au gym si l’épidémie demeure sous contrôle.

Mais la situation est complètement différente dans les CHSLD québécois, où des dizaines de personnes meurent chaque jour et où le personnel croule sous la charge de travail dans des conditions comparées à une zone de guerre par un représentant syndical.

Environ 80 % des décès liés à la COVID-19 au Québec ont eu lieu dans des résidences pour aînés et des CHSLD. Du lot, une poignée d’établissements ont été durement touchés avec plus de 100 cas d’infections et des dizaines de morts chacun.

Hailey Doane, une infirmière transférée de l’hôpital où elle a l’habitude de travailler vers un CHSLD de l’ouest de Montréal, affirme que freiner la propagation du virus demeure un défi malgré l’aménagement de zones froides et de zones chaudes bien distinctes.

«Les gens sont dans des chambres privées, mais parfois au milieu d’un corridor où se trouvent plusieurs patients ayant reçu un diagnostic positif, il y en a aussi quelques-uns qui ont reçu un diagnostic négatif», décrit-elle en entrevue téléphonique. Bien que les résidents soient supposés demeurer confinés dans leur chambre, certains peuvent être confus et errer dans le couloir.

Maintenir une routine normale de nourrir, donner des soins et administrer la médication aux résidents peut aussi nécessiter plus de temps quand le personnel ne se présente pas au travail ou que les employés sont nouveaux, ajoute l’infirmière.

Lors d’une journée particulièrement difficile, Hailey Doane a été informée, en arrivant au travail, que trois personnes étaient décédées. Deux préposées pleuraient alors que des employés couverts d’équipement de protection sortaient les corps de l’établissement.

La propagation du virus à travers l’établissement malgré tous les efforts pour le contenir amène le personnel à s’interroger sur la source de la contagion. «On se pose la question, « Est-ce que c’est nous? », confie Mme Doane. Sommes-nous asymptomatiques? Nous ne sommes pas soumis à des tests de manière proactive.»

Sandrine Valence-Lanoue, 22 ans, garde un vif souvenir de la nuit où on lui a appris qu’elle — une infirmière en natalité comptant 10 mois de pratique — serait la seule infirmière en service pour couvrir trois étages d’un CHSLD où elle avait été transférée. Elle devait prendre soin de 100 résidents.

Dans un long message publié sur Facebook, elle a décrit le chaos auquel elle a été confrontée. Courant d’une chambre à l’autre, retenant ses larmes en tentant de réussir à changer tout le monde et à distribuer la médication pendant que le téléphone sonne parce que d’autres employés ont besoin d’aide. Deux de ses patients ont chuté et un autre a souffert de difficultés respiratoires.

«On panique, on sait pas trop quoi faire excepté administrer leur médication et de l’oxygène qui s’avèrent inefficaces», écrit-elle dans la publication du 21 avril.

Dans un échange par écrit avec La Presse canadienne, la jeune infirmière soutient que si le nombre de travailleurs a augmenté récemment, elle croit que bon nombre d’entre eux auront besoin d’aide psychologique pour surmonter l’anxiété et les traumatismes qu’ils ont vécus.

«Nous avons peu de ressources et il est temps de nous aider avant que nous tombions au « combat » à notre tour», implore-t-elle.

Le président de la section locale 2881 du Syndicat canadien de la fonction publique, Jonathan Deschamps, qui représente plusieurs milliers de travailleurs de la santé, parle de conditions comparables à des «zones de guerre» dans certains établissements de soins de longue durée.

Dans certains cas, il indique que des travailleurs ayant normalement sept résidents à leur charge se retrouvaient avec 20, ce qui ne leur laissait pas le temps de prodiguer tous les soins de base comme laver ou déplacer les patients pour prévenir les plaies de lit.

Il ajoute que si le gouvernement a réglé une bonne partie des problèmes de pénurie de masques, de blouses et de gants, l’enjeu de la distribution n’est pas totalement résolu. Des administrateurs se montrent aussi réticents à donner plus de deux masques par quart de travail aux employés même si leur équipement devient humide ou souillé.

Le système semble toujours courir quelques pas derrière le coronavirus qui peut s’infiltrer et contaminer pratiquement toute une aile de soins avant même qu’un premier patient soit diagnostiqué positif et que l’on puisse l’isoler. Et juste au moment où quelques CHSLD semblent reprendre le contrôle, d’autres établissements sont victimes d’éclosions, rapporte M. Deschamps.

Le gouvernement du Québec a pris des mesures pour améliorer les conditions de travail des employés en CHSLD, promettant des augmentations de salaire et tentant de régler la pénurie chronique de main-d’oeuvre.

Parallèlement, des médecins et des infirmières ont été déplacés des hôpitaux vers les CHSLD afin de combler les besoins. Tout comme des militaires, dont le soldat Jessy Collison.

Le technicien de santé de 26 ans a effectué des quarts de travail de 12 heures au Manoir Verdun, où il a aidé à changer des patients, les habiller et les nourrir en plus de les assister dans leur toilette pour se raser ou se brosser les dents.

Bien que sa formation militaire l’ait plutôt préparé à traiter des blessures graves qu’à donner des soins de longue durée, il insiste pour dire qu’il est heureux de pouvoir aider les préposés aux bénéficiaires à qui il voue un grand respect.

«On voit aux nouvelles qu’ils sont toujours en manque de personnel et tout ça, mais quand on arrive sur place, ils sont toujours en train de rire et de faire des blagues avec les patients», témoigne M. Collison qui a eu droit à un cours accéléré en soins gériatriques.

«Ils continuent de faire du mieux qu’ils peuvent en tout temps et à s’assurer que les résidents se sentent appréciés et de les faire rire.»