La crise du transport interurbain affecte des Québécois dans toutes les régions

MONTRÉAL — L’abandon de la desserte de la Gaspésie annoncé mercredi par Keolis n’est que le tout dernier symptôme de la crise qui frappe l’ensemble des territoires québécois en matière de transport interurbain par autocar.

Ce sont des milliers de Québécois qui sont privés de service d’autocar dans d’innombrables localités des régions éloignées, et ce, depuis le début de la pandémie il y a un an dans de nombreux cas.

Ainsi, outre la Gaspésie, qui perdra le service d’autocar d’Orléans Express à compter du 7 février, il n’y a plus de service d’autocar sur la Côte-Nord, au Lac-Saint-Jean, dans tout l’Abitibi-Témiscamingue à l’exception de Val-d’Or, Rouyn-Noranda et Amos. Les dessertes du Saguenay, de l’Estrie, du Centre-du-Québec, de la Beauce, des Laurentides et de plusieurs autres régions sont soit interrompues, soit réduites au minimum. 

«On a demandé à ce que le transport interrégional soit reconnu comme service essentiel, mais malheureusement on n’a pas eu de suite de ce côté-là», déplore Luc Lafrance, président-directeur général de la Fédération des transporteurs par autobus (FTA). Il note que le programme d’aide mis en place par le ministère des Transports en juillet visait surtout à relancer les lignes principales entre Montréal et Québec, Québec et Rimouski, Saguenay et Québec et Montréal et Rouyn-Noranda, mais a laissé en plan le reste de la province.

Clientèle à petit budget affectée

Pierre Maheux, président d’Autobus Maheux qui dessert l’Abitibi-Témiscamingue et l’Outaouais, déplore le manque d’écoute du gouvernement face au transport par autobus.

«Ça n’a pas pris grand temps pour faire des sommets aériens aussitôt qu’ils ont dit que les avions ne viendraient plus dans les régions, mais quand c’est le temps de parler d’autobus, par contre, on dirait qu’on n’a pas une réception aussi intéressée.»

Il fait valoir que l’avion est utilisé par les gens d’affaires, les politiciens, la fonction publique, des utilisateurs dont le passage est payé, dans l’écrasante majorité des cas, par l’employeur alors que «dans l’autobus, ce sont des gens ordinaires qui ont des rendez-vous médicaux, qui veulent aller visiter leur familles, des étudiants. Pour eux c’est essentiel, mais ils paient de leur poche le billet d’autobus.»

Portrait d’ensemble 

Plusieurs dessertes ont vu leur fréquence réduite comme peau de chagrin ou carrément abandonnée faute d’achalandage suffisant. Par exemple, la liaison Québec-Saguenay d’Intercar, normalement offerte quatre fois par jour, sept jours par semaine dans les deux directions, a été réduite à deux aller-retour par semaine. Tout le reste du Saguenay, la totalité du Lac-Saint-Jean et Chibougamau sont orphelins de transport, et ce, depuis près d’un an.

Sur la Côte-Nord, la tentative de relancer le transport n’a duré que du mois d’août au mois d’octobre avant d’être interrompue à nouveau, à l’exception du tronçon entre Havre-Saint-Pierre et Sept-Îles, maintenu grâce au financement des autorités municipales locales.

En Abitibi, Autobus Maheux doit se limiter à deux départs par jour pour effectuer la liaison Montréal-Val d’Or-Rouyn-Noranda, la seule de ses huit lignes régionales encore en fonction. L’entreprise exploite également une autre ligne reliant Val-d’Or, Amos, Matagami et Chisasibi, là aussi grâce à un soutien financier, notamment des communautés autochtones sur la route de la Baie-James. Par contre, tout le Témiscamingue, le reste de l’Abitibi et tout le nord-ouest de l’Outaouais sont laissés à leur sort. 

Autobus Gatineau, une filiale de Maheux, maintient également ses activités entre Gatineau et Grand Remous, dans l’Est de l’Outaouais, mais encore là ce service est soutenu par les élus locaux. 

En Estrie, l’express Sherbrooke-Montréal de Limocar, qui offre en temps normal 11 aller-retour par jour, a réduit la fréquence à deux liaisons quotidiennes et a délaissé certains arrêts en cours de trajet. 

La liste de cet abandon de communautés, qui se retrouvent sans autre transport que l’automobile, s’étire dans le Centre-du-Québec avec les villes de Drummondville et Victoriaville, entre autres. En Mauricie, la ville de Trois-Rivières doit se contenter d’une liaison par jour, étant en escale sur le trajet Montréal-Québec. La Beauce, les Laurentides et plusieurs autres régions sont desservies au compte-gouttes.

«Des bonnes nouvelles bientôt»

Interrogé sur la situation, jeudi, le premier ministre François Legault a rappelé l’intervention de juillet dernier et soulevé du même coup une lueur d’espoir: «On a aidé parce qu’il y a eu d’autres problèmes de transport inter-régions depuis un an et (le ministre des Transports) François Bonnardel devrait être en mesure d’annoncer des bonnes nouvelles bientôt», a-t-il dit sans donner davantage de détails.

De son côté, le ministre Bonnardel a refusé une demande d’entrevue de La Presse Canadienne. Son bureau s’est contenté de répéter par voie de messagerie que «le gouvernement est déterminé à poursuivre le travail avec les transporteurs interurbains, comme nous l’avons fait depuis le début de la pandémie en aidant le secteur aérien et le transport collectif».

On précise que «le ministre des Transports est en lien constant avec les transports, notamment Keolis avec qui il a eu une rencontre très productive hier (mercredi)» et que «les régions peuvent compter sur nous».

«Prise de conscience»

Les trois partis d’opposition ont vivement réagi à l’annonce de Keolis, mercredi, exigeant une intervention d’urgence. Québec solidaire, notamment, a ramené de l’avant sa proposition de nationalisation des services de transport interurbain. Le porte-parole libéral en matière de Transport, Enrico Ciccone, demande que soit renouvelé le programme d’aide d’urgence de juillet dernier et affirme que le gouvernement a «la responsabilité morale de s’assurer que tous les corridors demeurent ouverts pour desservir l’ensemble de la population».

Le président du groupe Intercar, Hugo Gilbert, abonde dans le même sens: «Je pense que cette crise peut favoriser une prise de conscience. Est-ce qu’on veut assurer un service un minimum interurbain au Québec? À la grandeur du Québec? (…) Avec les objectifs que le Québec se donne, si on veut avoir un Québec fort à la relance, ça doit faire partie des objectifs qu’ils se donnent, d’assurer à travers l’ensemble du réseau québécois, un service minimum de transport interurbain.»

Pierre Maheux, toutefois, a déjà joué dans ce film: «Ça fait des années qu’on travaille avec le ministère. On a déposé des plans de relance en 2015. En 2016 on en a redéposé des plans, des recommandations, de très nombreuses propositions pour aider les transporteurs interurbains et il y en a peut-être une qui a été retenue là-dedans, sinon il n’y a eu aucun écho à cela.»

Retour post-pandémie difficile

La fin de la pandémie ne signifiera pas un retour à la normale, souligne Luc Lafrance.

«Ça va prendre un certain coup de main de la part du gouvernement pour relancer les opérations. On a des véhicules qui n’ont pas roulé depuis plusieurs mois. Les transporteurs devront les remettre en ordre et cela a un coût.»

Hugo Gilbert ajoute qu’il faudra aussi reconquérir la clientèle, alors que Pierre Maheux se montre pessimiste face au retour de la desserte intérieure en Abitibi: «Nous avons huit lignes dans notre  réseau d’Abitibi-Témiscamingue et on en opère une seule présentement. Les autres lignes régionales sont toutes déficitaires depuis longtemps.»

Certaines de ces lignes étaient soutenues financièrement par les MRC locales, mais celles-ci ont décidé de cesser cette aide avant même la pandémie. «La possibilité de repartir ces lignes régionales est plus que peu probable sans aide financière.»

En plus, les transporteurs devront réembaucher leurs chauffeurs d’autobus, ce qui pourrait s’avérer un défi de taille alors que le domaine du camionnage, en pénurie de main-d’oeuvre, recrute intensivement.

«Bien des gens sont partis dans d’autres domaines, voyant que la reprise à court terme ne se faisait pas», soupire Luc Lafrance.

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