La famille Coriolan attend toujours une réforme des interventions policières

MONTRÉAL — Johanne Coriolan se souvient de son père adoptif comme d’un «doux géant».

Pierre Coriolan était de fait si grand qu’il devait souvent se pencher pour passer la porte — et c’est une image que Johanne peut encore visualiser de façon vibrante en se rappelant son enfance.

Mais lorsque les policiers de Montréal ont croisé la vie de Pierre Coriolan dans le couloir menant à son appartement il y a maintenant trois ans, le 27 juin 2017, Johanne soutient qu’ils n’ont vu qu’une menace — pas le père, le frère et l’oncle dévoué que sa famille a connu.

En pleine crise de santé mentale, Pierre Coriolan, un homme noir de 58 ans, est mort lorsque la police a ouvert le feu après avoir utilisé un pistolet à impulsion électrique (Taser) et tiré des balles en caoutchouc pour tenter de le maîtriser. Ils ont également utilisé à nouveau leur matraque et un Taser après les coups de feu. Une partie de ce qui s’est passé dans ce couloir a été filmée.

«Mon père, on l’a vu se faire abattre. On ne peut pas se mentir: il s’est fait abattre», a déclaré cette semaine Johanne Coriolan à La Presse canadienne. «Il n’y aura pas de justice parce qu’il ne reviendra pas, mais la première chose qu’ils peuvent faire pour toutes les familles — pas juste pour nous —, c’est: avouez vos fautes. Avouez que vous avez escaladé quelque chose… Juste avouez.»

Samedi dernier, le troisième anniversaire de sa mort coïncidait avec la vague de manifestations contre la violence policière et le racisme à l’égard des Noirs aux États-Unis et au Canada.

Au moins trois personnes en crise ont été abattues par la police ce mois-ci au Nouveau-Brunswick et en Ontario. Ces interventions ont également soulevé de sérieuses questions sur la pertinence de laisser les policiers répondre aux appels d’urgence lorsque la santé mentale est en jeu.

Chantel Moore, une Autochtone de 26 ans, a été tuée par la police lors d’un «contrôle-santé» à Edmundston; Rodney Levi, membre de la Première Nation Metepenagiag, toujours au Nouveau-Brunswick, a été abattu par la police fédérale; et Ejaz Choudry, 62 ans, père de quatre enfants, atteint de schizophrénie, a été abattu par la police à son domicile de Mississauga, en Ontario.

La semaine dernière, le Centre de toxicomanie et de santé mentale de Toronto, le plus grand hôpital universitaire en santé mentale du pays, a déclaré que les policiers ne devraient plus être déployés comme premiers répondants lorsqu’une personne est en crise.

«Pendant trop longtemps, le système de santé a compté sur la police pour répondre aux crises de santé mentale dans la communauté. Un changement est nécessaire pour soutenir une nouvelle voie à suivre. Les personnes atteintes de maladie mentale et leurs familles méritent mieux», indiquait-on.

Programmes du SPVM

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) affirme répondre à 33 000 appels liés à la santé mentale chaque année, soit environ 90 appels par jour.

Au cours de la dernière décennie, le SPVM a lancé divers programmes destinés à aider ses policiers à mieux répondre aux appels impliquant des personnes en crise de santé mentale. L’année dernière, le SPVM a annoncé qu’il prévoyait que tous ses patrouilleurs suivraient une «formation en endiguement et en désescalade» de deux jours d’ici 2022.

Le SPVM avait aussi lancé en 2012, en collaboration avec la santé publique, une Équipe de soutien aux urgences psychosociales, formée de policiers et d’intervenants sociaux. Et en 2013, ils ont formé des patrouilleurs, sur une base volontaire, à la «Réponse en intervention de crise», une formation spécifique de quatre jours.

Dans un courriel à La Presse canadienne, le SPVM n’a pas pu préciser combien de policiers avaient depuis été formés dans le cadre de ces programmes.

«Les policiers du SPVM desservent une population grandement diversifiée et, comme dans toute grande métropole, doivent intervenir sur une base régulière auprès de citoyens aux prises avec des troubles de santé mentale ou en crise, écrit-on. Le SPVM est conscient de cette réalité et forme des policiers afin de mieux les habiliter à intervenir auprès de ces personnes vulnérables.»

Mais Alain Arsenault, un avocat de Montréal dont le cabinet représente la famille Coriolan dans l’enquête du coroner et dans une poursuite civile intentée contre la Ville de Montréal, estime que la formation policière ne va pas assez loin.

Selon lui, le SPVM n’est pas suffisamment préparé pour répondre aux appels en matière de santé mentale. Il croit aussi que les policiers dégainent trop souvent leur arme sans d’abord tenter de désamorcer la situation.

«Est-ce que ça va prendre d’autres manifestations des citoyens pour avoir véritablement un meilleur contrôle de la police? Moi, c’est ce que je souhaite. Est-ce que ça va se réaliser? Je ne le sais pas», admet l’avocat. «Mais chose certaine, si ça ne se fait pas, on va se retrouver dans des situations conflictuelles majeures. C’est une question de temps.»

«Définancer» le SPVM ?

Marie-Livia Beaugé, avocate et militante montréalaise, croit que le budget du SPVM devrait être redistribué afin de former plus de gens pour répondre aux appels lorsqu’il est question de personnes en crise. Ces intervenants ne devraient pas être armés, ne devraient même pas être des policiers, et devraient bien connaître leur communauté, croit Mme Beaugé.

Elle souligne par ailleurs que dans d’autres pays, y compris le Royaume-Uni, les patrouilleurs ne portent pas d’armes à feu: elle estime que Montréal pourrait également l’envisager. «Tant et aussi longtemps que la mentalité ne change pas, il vaut mieux réduire les interactions entre la police et la communauté.»

Pour Johanne Coriolan, la première étape consiste à admettre que quelque chose ne va pas. «Tant et aussi longtemps qu’ils ne vont pas avouer qu’il y a faute, qu’il y a du racisme, qu’ils ne savent pas comment intervenir avec les minorités, qu’ils ne savent pas intervenir avec les personnes en crise, ça ne va rien changer», croit-elle.

Mais les récentes manifestations ont cependant créé un sentiment d’espoir chez elle. «Je suis vraiment impressionnée et contente que les gens sortent dans la rue. On ne peut pas nous imposer le silence si longtemps. On essaie de nous imposer le silence. On a quand même une voix.»

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