La gestion de la pandémie diffère largement d’Ottawa à Washington

WASHINGTON — En ces temps de pandémie, le Canada et les États-Unis semblent jouer parfaitement leur rôle type: les sympathiques gens du Nord, qui s’excusent tout le temps, se serrent les coudes face à l’ennemi commun, tandis que les pugnaces Américains, qui ont fait la révolution après tout, menacent de s’entredéchirer.

Alors que les gouverneurs des États et les autorités fédérales aux États-Unis se disputent les précieux équipements de protection, l’Alberta a offert ses surplus de masques, gants et respirateurs à des provinces comme la Colombie-Britannique et le Québec, pourtant deux des cibles politiques préférées du premier ministre Jason Kenney.

Le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, qui a fait des coups de gueule contre Ottawa son fonds de commerce, a reçu le soutien moral d’une source tout à fait inattendue: la vice-première ministre Chrystia Freeland — qui répète que ces sentiments sont réciproques. Qu’il suffise par ailleurs de comparer le ton des conférences de presse à la Maison-Blanche avec celles données par le premier ministre Justin Trudeau sur le pas de sa porte à Ottawa.

«Je n’ai jamais aimé le terme « culture politique », mais on voit quand même une grande différence culturelle entre les États-Unis et le Canada», admet Richard Schultz, expert en fédéralisme, qui a été professeur de science politique à l’Université McGill pendant 40 ans. «Il y a cette culture (au Canada) de (…) services communautaires et sociaux plus profondément enracinés.»

Les politologues ont longtemps considéré le Canada comme l’une des fédérations les plus décentralisées au monde — où Ottawa cède beaucoup de pouvoirs aux provinces et aux territoires, qui gèrent des services clés comme la santé et l’éducation. M. Schultz n’a jamais partagé ce point de vue, citant comme preuves Élections Canada et l’assurance-emploi.

Mais un virus microscopique a sapé son argument, reconnaît-il aujourd’hui. «Je crois que l’image traditionnelle selon laquelle les Américains sont beaucoup plus centralisés, du fédéral vers le bas, est surestimée. «Et en même temps, je pense qu’il s’agit d’une circonstance tout à fait exceptionnelle: les 10 provinces et le gouvernement fédéral qui travaillent relativement en collaboration, en coopération sur cette question, comme je ne l’ai jamais vu en 56 ans d’observation.»

«Trump n’est pas le roi»

Aux États-Unis, les gouverneurs des États de la côte est et ceux de la côte ouest, chacun durement frappés par la COVID-19, se sont réunis lundi pour élaborer la meilleure façon de rouvrir leurs économies, défiant ouvertement, sinon explicitement, le président Donald Trump, qui martèle que le moment venu — mais «le plus tôt sera le mieux» —, ce sera à lui, et à lui seul, de décider.

Le gouverneur de l’État de New York, Andrew Cuomo, a prévenu que la réouverture de son État, qui recense 10 000 des 23 000 décès de la COVID-19 aux États-Unis à ce jour, sera un processus complexe et de consensus avec ses homologues. Ce «déconfinement graduel» exigera le redémarrage progressif de systèmes comme les écoles, les transports en commun et les entreprises clés, en tandem, tout en surveillant attentivement le taux d’infection pour s’assurer qu’il demeure sous contrôle.

«Le gouvernement fédéral doit être réaliste là-dessus: vous ne pouvez pas simplement prendre vos désirs pour des réalités», a déclaré M. Cuomo mardi sur CNN — avertissant d’une longue contestation constitutionnelle devant les tribunaux si les États sentent que la Maison-Blanche leur force la main. «Trump n’est pas roi: il est président.»

Mais en cette année électorale, la patience du Bureau ovale est clairement limitée. Le nouveau groupe de travail «pour rouvrir l’Amérique» qu’a créé le président Trump est un regroupement de fidèles: sa fille Ivanka et son gendre Jared Kushner, le secrétaire au Trésor, Steve Mnuchin, Larry Kudlow, conseiller économique, et Wilbur Ross, secrétaire au Commerce, le représentant au Commerce, Robert Lighthizer, et Mark Meadows, nouveau chef de cabinet du président.

Des leçons du SRAS en 2003

Mais pourquoi la réponse du Canada à la COVID-19 semble-t-elle si ordonnée en comparaison? Katherine Fierlbeck, professeure de théorie politique à l’Université Dalhousie, à Halifax, remonte à l’épidémie de SRAS de 2003, une épidémie virale mortelle qui a mis en lumière certains des écueils du fédéralisme canadien en matière de santé publique.

Les provinces et les territoires ont la pleine compétence constitutionnelle en matière de soins de santé, sauf pour la santé publique, a rappelé Mme Fierlbeck. Et la Constitution donne à Ottawa le pouvoir d’exercer son jugement et d’intervenir «si les choses tournent vraiment mal».

Cela n’a pas été le cas en 2003, lorsque Toronto et l’Ontario menaient l’offensive contre le SRAS et que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) attendait un geste d’Ottawa face aux avis aux voyageurs venant du monde entier qui invitaient les touristes à fuir la métropole canadienne. L’OMS a finalement pris le relais en publiant son propre avis, qui a porté un dur coup à l’économie de la ville — un milliard de dollars.

«C’est à cause de cette humiliation internationale que le Canada a vraiment changé la façon dont il a conçu sa relation fédérale-provinciale en matière de santé publique — et surtout de maladies infectieuses», un processus qui a donné naissance à l’Agence de la santé publique du Canada, estime la professeure Fierlbeck.

L’idée était d’intégrer la gouvernance fédérale dans la sphère de la santé publique, à la fois en termes de surveillance quotidienne et de réponse à une crise, en intégrant des fonctionnaires fédéraux dans les agences provinciales pour mieux assurer des voies de communication efficaces et une compréhension mutuelle de la façon dont les deux ordres de gouvernement fonctionnent.

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