La LHJMQ pourrait devoir répondre en Cour de sa tolérance des abus sexuels et autres

MONTRÉAL — Les sévices sexuels et physiques que les joueurs de hockey junior majeur ont systématiquement fait subir aux recrues au fil des ans reviennent hanter la Ligue de hockey junior majeur du Québec (LHJMQ), ses équipes et la Ligue canadienne de hockey (LCH) qui la chapeaute.

Une demande pour autoriser une action collective de plus de 15 millions $ a été déposée mardi en Cour supérieure au palais de justice de Québec au nom de l’ex-joueur Carl Latulippe, repêché alors qu’il avait 16 ans et qui a porté les couleurs des Saguenéens de Chicoutimi, des Voltigeurs de Drummondville et des Harfangs de Beauport durant les saisons 1994-1995 et 1995-1996.

La demande est extrêmement sévère envers les entraîneurs des équipes et les dirigeants des ligues qui, alors qu’ils avaient l’obligation de protéger les joueurs et de veiller à leur bien-être, «ont été témoins de l’abus, l’ont encouragé, négligé, toléré, couvert ou ignoré». On leur reproche d’être responsables «de la création et de la tolérance d’une culture d’abus et de conduite criminelle à l’égard de joueurs mineurs» et de n’avoir «rien fait pour y mettre fin».

L’avocat qui pilote la demande d’autorisation, Me David Stolow, souligne que certains joueurs pourraient éventuellement choisir de porter plainte au criminel s’ils le veulent, ce qui pourrait être fait parallèlement à la demande d’action collective, mais «ce qu’on recherche par l’action collective, c’est une acceptation de responsabilité. On recherche un vrai changement de comportement et on recherche une compensation financière pour les abus que les membres du groupe ont subis.»

Un parcours pénible

Carl Latulippe, aujourd’hui âgé de 45 ans, a déjà raconté les sévices dont il a été victime et qui se retrouvent maintenant dans la demande d’action collective. Il est notamment question de masturbations forcées, de confinement nu en groupe dans des toilettes d’autobus, de consommation forcée de grandes quantités d’alcool, d’agressions sexuelles avec lésions dont il a été témoin, tous des événements qui se sont produits chez les Saguenéens et les Voltigeurs, mais pas chez les Harfangs de Beauport, depuis devenu les Remparts de Québec.

Dégoûté par ce qu’il avait subi dès son arrivée chez les Saguenéens, Carl Latulippe avait quitté l’équipe, mais l’entraîneur l’avait convaincu de revenir. Le jeune joueur s’était alors plaint du comportement des vétérans à son endroit, mais «l’entraîneur de l’époque lui a alors répondu qu’il fallait endurer ces comportements, que ceux-ci ne duraient qu’un an et que ça formait le caractère.» 

Une description qui fait frémir

Le groupe que veut représenter Carl Latulippe est décrit comme étant «tous les joueurs de hockey qui ont subi des abus, alors qu’ils étaient mineurs et évoluaient au sein de la Ligue de hockey junior majeur du Québec» depuis le 1er juillet 1969». 

La définition d’abus, telle que présentée par la demande, a de quoi faire frémir: «Le terme « abus » désigne toute forme d’agression physique, sexuelle et/ou psychologique, notamment le fait d’avoir été confinés, rasés, dénudés, drogués et/ou intoxiqués de force, forcés ou encouragés d’agresser physiquement et/ou sexuellement autrui, forcés de boire ou de manger de l’urine, de la salive, du sperme, des excréments et/ou d’autres substances abjectes, forcés de s’auto-infliger des blessures, ou forcés de commettre des actes de bestialité».

Séquelles importantes

Carl Latulippe dit avoir souffert de plusieurs séquelles psychologiques à la suite de ces abus, notamment des dépendances à la drogue et au jeu qui l’ont empêché de maintenir ses revenus. Aussi, il dit n’avoir jamais pu remettre les pieds dans un aréna et avoir refusé à son fils de jouer au hockey, de crainte qu’il subisse également des sévices.

Il réclame, sur une base individuelle, «des dommages-intérêts non pécuniaires de 400 000 $ afin de compenser toute sa douleur, sa souffrance, ses angoisses, sa honte, son humiliation, ses abus de substances, ses inconvénients». Il demande également «250 000 $ pour ses pertes pécuniaires, incluant une perte de productivité, son incapacité de générer et conserver des revenus, la dilapidation de son patrimoine afin de maintenir sa dépendance à la drogue et au jeu, ainsi que les déboursés futurs et frais de thérapie qu’il souhaite entamer pour travailler et traiter les abus qu’il a subis». 

Les montants individuels pour chacun des joueurs qui s’inscriraient seraient déterminés au cas par cas.

À cela s’ajoute une demande, pour l’ensemble des personnes qui se joindraient au groupe, des dommages-intérêts punitifs et exemplaires au montant de 15 millions $ «compte tenu de la gravité de l’atteinte intentionnelle à sa dignité et à l’intégrité physique et psychologique de sa personne, la sévérité des abus et l’abus de pouvoir et de confiance qui les accompagnait».

La demande affirme qu’«il existe au sein de la LCH et la LHJMQ (et les autres ligues juniors majeures d’hockey) un problème systémique de comportements abusifs envers les joueurs mineurs, exacerbé par une culture de silence qui est généralisée et soutenue par les défenderesses». Selon la requête, «ces comportements abusifs existent depuis des années parmi les équipes actuelles et passées de la LHJMQ et sont toujours présents à ce jour».

«Je pense que personne n’est en position ou se sente confiant ou confortable de dire aujourd’hui que tout ça a changé et que ça ne pose plus de problème, que tout à coup il y a eu un revirement de 180 degrés et que tout a changé», affirme d’ailleurs Me Stolow en entrevue.

Réaction de la LHJMQ

Dans un communiqué transmis en fin d’après-midi, la LHJMQ affirme qu’elle «prend les allégations de maltraitance très au sérieux et condamne la conduite des individus ou des équipes qui ont agi de façon inappropriée et en dehors des attentes et des standards de la LHJMQ».

La ligue ajoute qu’elle «est aussi au courant des allégations de M. Latulippe» et qu’«une enquête indépendante est d’ailleurs toujours en cours».

«La LHJMQ est toujours engagée activement au bien-être et à la sécurité de ses joueurs. Un plan d’action sera d’ailleurs déposé dans les prochaines semaines pour renforcer les initiatives déjà mises en place par la Ligue», précise-t-on.

Réactions politiques

À Québec, la ministre responsable du Sport, Isabelle Charest, s’est montrée avare de commentaires, invoquant la judiciarisation du dossier. Elle a tout de même rappelé que «j’ai toujours dit aux victimes de porter plainte quand elles sont dans une situation comme celle-là. C’est ce qui est en train de se passer par le biais du système de justice. Mon espoir pour eux, c’est de retrouver la paix.»

Du côté d’Ottawa, la ministre des Sports, Pascale St-Onge, s’est dite d’avis «qu’il doit y avoir un changement de culture dans le monde du hockey et dans le monde du sport en général». Elle estime que «le fait que les gens aujourd’hui en parlent, c’est une excellente chose parce qu’on brise cette culture du silence et qu’aujourd’hui ces personnes se sentent écoutées, entendues, crues». Selon elle, de tels recours en justice sont «une démonstration comme quoi la société évolue».

Révélations fracassantes

Une demande d’autorisation d’action collective visant sensiblement les mêmes objectifs avait été rejetée en février dernier par un juge ontarien. Dans ce cas, elle était portée par trois plaignants au nom de quelque 15 000 joueurs provenant des trois ligues de hockey junior majeur canadien, soit la LHJMQ et ses semblables en Ontario et dans l’Ouest canadien. 

La décision du juge Paul Perrell avait semé la consternation au pays, avec ses révélations de cas révoltants de torture et d’agressions criminelles graves. Le magistrat avait cependant suggéré que les joueurs affectés lancent des procédures individuelles. La demande présentée au Québec prévoit d’ailleurs exclure les joueurs qui choisiraient cette voie.

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